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Prédation de lichis par des chauves-souris frugivores à Madagascar

samedi, mai 31st, 2014

Le volume total de litchis sur le marché international est d’environ 100.000 tonnes par an. Un tiers de celui-ci va vers le marché européen et est fourni par l’Afrique du Sud et Madagascar. Madagascar occupe la troisième position des principaux pays producteurs de litchis après la Chine et l’Inde. 70% de sa récolte assure la demande européenne en litchis (Menlez, 2002). L’exportation de litchis constitue une source de devises importante pour Madagascar, génère un chiffre d’affaires d’environ 30 millions d’euros par an et fournit un revenu saisonnier pour 30.000 foyers environs (OMEF 2007). La production de litchis se trouve principalement dans la partie Est et Sud-Est de Madagascar où les conditions climatiques sont propices à la plantation de cette espèce.

Dans certaines régions de Madagascar, les chauves-souris frugivores (Pteropodidae) se nourrissent de litchis. Les niveaux de prédation infligent des dommages sur les récoltes et indiscutablement sur les revenus annuels des paysans. Ces espèces menacées et endémiques bénéficient d’une protection mais des persécutions se produisent. Ces dernières ont été confortés par le gouvernement maurien en dépit du fait que les chauves-souris soient protégées par des lois (Jenkins et Tatayah 2009). Dans les régions Est de Madagascar, les cultivateurs ont recours à plusieurs méthodes pour minimiser la prédation des chauves-souris sur les litchis comme la chasse et l’abatage par de longs bâtons des chauves-souris prenant les fruits de Dimocarpus longan (Andrianaivoarivelo et al ; 2007). Ces moyens de destructions sont communément utilisés depuis longtemps. Cependant, des recherches sont nécessaires pour mieux comprendre les différents facteurs influant la productivité des litchis puisque les chauves-souris frugivores ne sont pas seulement les causes des pertes en récolte mais il est possible que d’autres facteurs interviennent. A l’heure actuelle, aucune donnée n’est encore disponible que ce soit sur les facteurs abiotiques que biotiques (animaux frugivores) qui en fait constitue le but principal de la présente recherche.

L’étude a été menée pendant la saison humide du mois de Novembre 2007 et de Janvier 2008 dans deux localités différentes avec deux transects additionnels réalisés sur d’autres sites. Les investigations détaillées ont été réalisées à l’extrême Sud-est de Madagascar dans le Fokontany d’Amborabao (District de Tolagnaro, Région Anosy) entre le mois de Novembre et Décembre 2007 et au Centre Est de Madagascar au sein du District d’Anosibe An’Ala (Région Alaotra Mangoro) de Décembre 2007 à Janvier 2008. La première ligne de transect a été réalisé le long de la route nationale de la partie Est de l’île entre Vavatenina , Soanierana Ivongo et Brickaville ( Région d’Atsinanana et d’Analanjirofo). Les deux lignes de transects ont été menées en Novembre et Décembre 2008.

Les propriétaires des pieds de litchis rapportent que des facteurs abiotiques peuvent intervenir dans la productivité de litchis tels que l’insuffisance de précipitation, le faible taux d’humidité ou encore les vents violents pendant les développements des fruits. Les chauves-souris frugivores causent des dommages importants sur les litchis à Tolagnaro, un de nos quatre sites d’études. Les évaluations sont basées sur des interviews réalisées auprès des producteurs de litchis mais aussi en évaluant directement le nombre de fruits endommagés par les chauves-souris frugivores se trouvant sous les pieds des litchis. A Tolagnaro, le nombre de fruits endommagés par les chauves-souris par jour est en moyenne de 78 ± 140 (n = 11 pieds), ce qui représente environ 22.1 % à 64.0 % de la production. La perte est estimée entre 12.60$ et 21.50$ par pied. Les principaux facteurs probables influençant la gravité du conflit entre les producteurs de litchis et les chauves-souris frugivores sont : (i) la distance entre les gites des chauves-souris et les vergers (ii) le nombre de fruits portés par pied. Certains cultivateurs à Tolagnaro utilisent des épouvantails et cloches afin de dissuader les Pteropus rufus se nourrissant sur les litchis, mais aucune évidence n’a été trouvée dans l’autre site d’étude quant à la fiabilité de ces différentes méthodes utilisées pour minimiser les dommages induits par ces mammifères volants. Des investigations pour trouver des méthodes de contrôle non-destructives afin de minimiser les dommages occasionnés par les chauves-souris s’avèrent d’une grande priorité pour épargner ces espèces de toutes sortes de persécutions humaines.

Les traces de dents d’Eidolon dupreanum sur les fruits de litchis dans les vergers d’ Anosibe An’Ala
© Radosoa A. Andrianaivoarivelo.

Rousettus madagascariensis (Rousette de Madagascar)
© Radosoa A. Andrianaivoarivelo

Radosoa pour le Chiroblog

Références bibliographiques
Andrianaivoarivelo, R.A., Ramilijaona, O.R. and Andriafidison, D. (2007) Rousettus madagascariensis Grandidier 1929 feeding on Dimnocarpus longan in Madagascar. African Bat Conservation News, 11, 3-4.

Jenkins, R. K. B. and Tatayah, V. 2009. Flying foxes (pteropodidae: pteropus) in the western Indian ocean: a new regional initiative. Observations, discussions and updates. African Bat Conservation News. 21: 2-3.

Menzel, C. 2002. The lychee crop in Asia and the Pacific. Maroochy Research Station, Queensland Department of Primary Industries, po box 5083, scmc, nambour, qld. 4560, Australia, Rap Publication. 16: 108.

OMEF, 2007. Observatoire Malgache de l’Emploi et de la Formation professionnelle continue et entrepreneurial. Marché de la filière litchi. Source : PROSI Magasine, novembre 1998, N°358, Diversification Agricole.

 

Convergences évolutives (3) : la nectarivorie

dimanche, avril 7th, 2013

Troisième épisode la série consacrée aux convergences évolutives. Après les chauves-souris pêcheuses et les Myotis, ce nouvel article est dédié à la nectarivorie chez la famille des Phyllostomidae. Cette famille de chauves-souris d’Amérique Centrale et du Sud se caractérise par sa grande diversité de régimes alimentaires : l’insectivorie, la carnivorie, l’hématophagie, la frugivorie et la nectarivorie. Les espèces nectarivores de cette famille étaient auparavant regroupées sur la base de critères écomorphologiques (écologie + morphologie): rostres et langues allongés, dentition réduite et vol sur place. Une étude moléculaire approfondie a mis en évidence une double origine de la nectarivorie, avec de subtiles différences morphologiques, notamment au niveau de la structure de la langue (e.g. Datzmann et al. 2010).

Glossophaga soricina (Phyllostomidae), chauve-souris nectarivore sur un distributeur de nectar

© Photo: Raphaël Colombo

Yann pour le Chiroblog

Référence bibliographique

Datzmann, T., von Helversen, O. et F. Mayer. 2010. Evolution of nectarivory in phyllostomid bats (Phyllostomidae Gray, 1825, Chiroptera: Mammalia). BMC Evolutionary Biology 10: 165.

Convergences évolutives (2) : les Myotis !

vendredi, mars 1st, 2013

La série d’articles consacrées aux convergences évolutives se poursuit. Après les chauves-souris pêcheuses, un second article consacré aux Myotis. Ce genre de chauve-souris est réparti à l’échelle mondiale et comprend plus de 100 espèces. Les murins étaient jusqu’à récemment classés en 3 groupes majeurs d’après leur écomorphologie (Findley 1972) : les glaneurs terrestres, les mangeurs de plancton aérien et les « pêcheurs » à la surface de l’eau. Au sein de ces 3 groupes, les caractéristiques morpho-anatomiques (morphologie + anatomie) reflétaient partiellement l’exploitation de la ressource. Par exemple, M. daubentonii d’Eurasie et M. lucifugus d’Amérique étaient regroupés dans le groupe des Myotis « pêcheurs » par leurs grandes pattes et leurs pieds robustes. L’utilisation de données génétiques est à l’origine d’un bouleversement majeur de la classification et des relations de parenté basées sur les données écomorphologiques. Ainsi, M. daubentonii se révèle être un proche cousin de M. bechsteinii d’Europe dans le groupe nouvellement défini des murins du Paléarctique, M. lucifugus étant lui associé à d’autres espèces dans le groupe américain. Sur la base de convergences écomorphologiques (écologie + morphologie), des espèces avaient été regroupées, considérées comme issues d’un même ancêtre commun proche alors qu’il s’agissait d’équivalents écologiques apparus parallèlement dans différentes régions biogéographiques (Ruedi et Mayer 2001).

Yann pour le Chiroblog

Références bibliographiques

Findley, J.S. 1972. Phenetic relationships among bats of the genus Myotis. Systematic Zoology 21: 31-52.

Ruedi, M. et F. Mayer. 2001. Molecular systematics of bats of the genus Myotis (Vespertilionidae) suggests deterministic ecomorphological convergences. Molecular Phylogenetics and Evolution 21: 436-448.

Les mères chassent-elles plus loin pour laisser les territoires proches à leur progéniture ?

jeudi, février 14th, 2013

Avec la naissance des jeunes et l’augmentation de l’effectif de la colonie, la densité des individus à proximité de celle-ci aurait pour conséquence l’éloignement des individus expérimentés (femelles adultes de Rhinolophe euryale – Rhinolophus euryale : (Goiti et al., 2006; Nemoz, 2007), Petit Rhinolophe – Rhinolophus hipposideros (Zahn et al., 2008). Les observations sur une espèce américaine Corynorhinus townsendii virginianus suggèrent l’éloignement lorsque les jeunes commencent à voler et s’alimenter par eux-mêmes, plutôt en fin de lactation
respectivement (Adam et al., 1994). Avant la naissance des jeunes, la «théorie du principe de chasse » (« optimal foraging theory» – maximisation du gain net d’énergie par unité de temps) pourrait expliquer que cet éloignement des femelles adultes n’est pas observé (Myotis lucifugus ; Adams, 1997).

L’augmentation des ressources alimentaires disponibles à proximité de la colonie permet l’élévation de la densité maximale d’individus et donc la réduction de la distance maximale de chasse. Henry et al. (2002) ont montré chez Myotis lucifugus que la taille du domaine vital des femelles chutait considérablement entre la gestation et la lactation (51%), ce qui pourrait être en lien avec l’augmentation de la biomasse d’insectes pendant la période de lactation (Juillet – Canada).
Par contre, la distribution spatiale des individus de Murin de Capaccinii – Myotis capaccinii – n’est pas statistiquement différente selon la date d’échantillonnage (pour la gestation et l’allaitement ; Almenar et al., 2011).

Dorian et Yann pour le Chiroblog

Références bibliographiques
– Adam, M. D., M. J. Lacki, and Barnes T. G. Barnes (1994). Foraging Areas and Habitat Use of the Virginia Big-eared Bat in Kentucky. The Journal of Wildlife Management, 58(3)462–469.

– Adams, R.A. (1997). Onset of Volancy and Foraging Patterns of Juvenile Little Brown Bats, Myotis lucifugus. Journal of Mammalogy, 78(1), 239–246.

– Almenar, D., J. Aihartza, U. Goiti, E. Salsamendi, and Garin I. (2011). Reproductive and Age Classes Do Not Change Spatial Dynamics of Foraging Long-fingered Bats (Myotis capaccinii). European Journal of Wildlife Research. doi:10.1007/s10344-011-0507-0.

– Goiti, U., J.R. Aihartza, D. Almenar, E. Salsamendi, and Garin I. (2006). Seasonal Foraging by Rhinolophus Euryale (Rhinolophidae) in an Atlantic Rural Landscape in Northern Iberian Peninsula. Acta Chiropterologica, 8, 141–155.

– Henry, M., D.W. Thomas, R. Vaudry, and Carrier, M. (2002). Foraging Distances and Home Range of Pregnant and Lactating Little Brown Bats (Myotis lucifugus). Journal of Mammalogy, 83, 767–774.

– Nemoz, M. (2007). Etude De L’activité Et Des Habitats De Chasse Des Rhinolophes Euryales (Rhinolophus euryale) De La Colonie De Magnagues (Lot, France) En Vue De Leur Conservation. Groupe Chiroptères de Midi-Pyrénées, Conservatoire des Espaces Naturels de Midi-Pyrénées et Société Française pour l’Etude et la Protection des Mammifères.

– Zahn, A., J. Holzhaider, E. Kriner, A. Maier, and Kayikcioglu (2008). Foraging Activity of Rhinolophus hipposideros on the Island of Herrenchiemsee, Upper Bavaria. Mammalian Biology – Zeitschrift Für Säugetierkunde, 73, 222–229.

Est-ce que les femelles et les jeunes chassent ensemble durant l’apprentissage ?

mercredi, août 22nd, 2012

Plusieurs études tendent à prouver que les jeunes apprendraient par eux-mêmes comment voler, chasser et repérer les territoires riches en ressources. Les juvéniles s’éloigneraient progressivement en augmentant le temps passé à l’extérieur de la colonie, et se nourriraient de façon indépendante de leurs mères. D’après Racey et Swift (1985), le fait que les juvéniles des Pipistrelles communes – Pipistrellus pipistrellus – s’éloigneraient progressivement du gîte de mise bas, indique qu’ils ne suivent pas les adultes, mais qu’ils apprennent à naviguer seuls par familiarisation. Ceci serait aussi attesté dans le cas du Grand murin – Myotis myotis – par Audet (1990) et pour la noctule de Leisler – Nyctalus leisleri – par Shiel et al. (1999). Les « feeding buzz » (« bourdonnements d’alimentation »), en plus des cris sociaux qui sont volontairement émis pour le transfert d’information, peuvent renseigner les chauves-souris sur les ressources alimentaires (Dechmann et al. 2009, Pfalzer & Kusch, 2003).

Dorian et Yann pour le Chiroblog

Références bibliographiques
– Audet, D. (1990). Foraging Behavior and Habitat Use by a Gleaning Bat, Myotis myotis (Chiroptera: Vespertilionidae). Journal of Mammalogy 71, 420–427.

– Dechmann, D. K. N., S. L. Heucke, L. Giuggioli, K. Safi, C. C. Voigt, and Wikelski M. (2009). Experimental Evidence for Group Hunting via Eavesdropping in Echolocating Bats. Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences 276, 2721–2728.

– Pfalzer, G. & Kusch, J. (2003). Structure and variability of bat social calls: implications for specificity and individual recognition. Journal of Zoology, 261, 21–33.

– Racey, P. A. and S. M. Swift (1985). Feeding Ecology of Pipistrellus pipistrellus (Chiroptera: Vespertilionidae) During Pregnancy and Lactation. I. Foraging Behaviour. Journal of Animal Ecology 54, 205–215.

– Shiel, C. B., R. E. Shiel, and Fairlet J. S. (1999). Seasonal Changes in the Foraging Behaviour of Leisler’s Bats (Nyctalus leisleri) in Ireland as Revealed by Radio-telemetry. Journal of Zoology, 249, 347–358.

Pourquoi les chauves-souris sont nocturnes ?

mardi, avril 3rd, 2012

Malgré le grand nombre d’espèces de chauves-souris (+ de 1200 de par le monde), elles sont presque toutes actives quasiment exclusivement la nuit ! Seuls quelques animaux des îles océaniques comme la Noctule des Açores sont connus pour leur comportement diurne et occasionnellement, d’autres espèces des zones tempérées ou tropicales ont été observées en activité à la lumière du jour. Ces observations demeurent cependant relativement rares.

Durant la journée, plusieurs problèmes se posent pour les chauves-souris. Tout d’abord, ces dernières sont en compétition avec les oiseaux insectivores comme les hirondelles (Hirundininae) ou les martinets (Apodidae). Chasser la nuit permettrait aux chauves-souris d’exploiter une niche écologique peu exploitée par les oiseaux. Ensuite, les chauves-souris volant en plein jour sont susceptibles d’être attaquées par des oiseaux prédateurs comme des rapaces (Accipitridae, Falconidae). Ce risque de prédation existe aussi la nuit (ex: chouettes, faucons) mais est beaucoup plus faible. Une troisième hypothèse est developée dans un article tout récent de Voigt et al. (2011). La lumière du soleil absorbée par les ailes des chauves-souris causerait une augmentation du coût du vol à la lumière du jour. Chasser le jour serait avantageux seulement si le gain d’énergie relative est elevé et que le risque de prédation est faible. Les auteurs proposent une évolution de la couleur des ailes vers des tons plus sombres qui rendraient les chiroptères moins repérables par les prédateurs, piégeant ainsi les chauves-souris dans les ténèbres de la nuit.

Yann et Meriadeg

C. C. Voigt and D. Lewanski (2011). Trapped in the darkness of the night: thermal and energetic constraints of daylight flight in bats. Proceedings of the Royal Society B. Biological Sciences, 278 (1716) 2311-2317.
http://rspb.royalsocietypublishing.org/content/278/1716/2311.short

Des chiroptères et des hommes : zoom sur les travaux de Pierline Tournant

dimanche, janvier 15th, 2012

Le petit rhinolophe (Rhinolophus hipposideros) était autrefois une espèce répandue en Europe. Elle a cependant connu une importante réduction de ses effectifs, dont les causes ne sont pas encore bien identifiées. Parmi diverses hypothèses, celle de la diminution et de la fragmentation des habitats spécifiques de l’espèce a été retenue. En effet, le petit rhinolophe a la particularité de se déplacer en suivant les éléments linéaires du paysage, telles que les haies ou lisères de bois. La connectivité paysagère semble donc être un facteur prépondérant dans le maintien de l’espèce.

Dans ce contexte, mon projet de thèse consiste, dans une première partie, à caractériser la connectivité fonctionnelle de l’habitat du petit rhinolophe à l’aide de la méthode des graphes paysagers afin d’évaluer son rôle dans la distribution de l’espèce en Franche-Comté. La seconde partie de la thèse porte sur une étude de la structure génétique spatiale des colonies qui permettra d’analyser finement le rôle du paysage sur la diffusion des gènes, et donc sur la capacité des colonies à maintenir un certain brassage génétique.

A terme, ces résultats visent à prédire l’impact de modifications de la connectivité du paysage sur les populations de petits rhinolophes, dans le cadre par exemple, de la mise en place d’infrastructures de transport.

Pierline (doctorante en écologie du paysage, Université de Franche-Comté)

A la recherche du Petit Rhinolophe

Petit Rhinolophe dans son gîte

Collecte d'échantillons (guano) pour analyses génétiques

Sur l’origine des espèces : le plus petit mammifère du monde, la chauve-souris bourdon démêle les mécanismes de la spéciation

mardi, décembre 6th, 2011

Un des grands défis de la biologie est de comprendre comment les espèces évoluent. Aujourd’hui, environ 150 ans après la publication de Darwin « Sur l’Origine des espèces » nous ne comprenons toujours pas vraiment le processus de spéciation. Cela tient en partie au fait que la plupart des études classiques sur la spéciation sont basées sur les espèces qui ont déjà divergé, et par conséquent, nous devons spéculer en arrière dans le temps pour en déduire les causes de la spéciation. En effet, deux des exemples les plus connus de « spéciation sympatrique », les cichlidés du lac Victoria et les Rhinolophes de Wallace, suggèrent que l’écologie sensorielle (comment un animal perçoit et interagit avec son environnement) joue un rôle majeur dans le processus de spéciation, que les populations soient géographiquement isolées ou non. Cependant, dans ces études, les chercheurs n’ont pas pu étudier les facteurs impliqués dans les premières phases du processus de spéciation.

Chauves-souris bourdon, plus petit mammifère au monde; photo prise en Birmanie en 2006 par l’équipe sur le terrain.

«Notre étude est unique dans le sens ou elle capture la spéciation « en action » dans des populations qui sont en train de diverger écologiquement. Ces populations sont celles du plus petit mammifère au monde, la chauve-souris bourdon (Craseonycteris thonglongyai) que l’on trouve uniquement en Thaïlande et en Birmanie. Ces populations représentent une expérience naturelle unique qui permet de « capturer » les processus évolutif a une échelle de temps permettant d’identifier la nature de ces processus qui entraînent la spéciation dans la nature » explique le Dr Emma Teeling qui a dirigé l’équipe de recherche au cours de cette étude.

En étudiant les processus du début de la spéciation à différentes échelles de temps évolutives, cette étude montre que dans le cas de cette espèce, un flux de gènes limité, résultant de la distance géographique, est nécessaire pour promouvoir la spéciation écologique sensorielle.

« Pour ce faire, nous avons examiné la structure spatiale, la structure génétique et les traits écologiques sensoriels entre et au sein des deux seules populations connues du plus petit mammifère du monde, la chauve-souris bourdon (Craseonycteris thonglongyai). Nous avons généré et recueilli un large jeu de données moléculaires, écologiques et acoustiques et montrons que la distance géographique joue un rôle essentiel dans la limitation des flux de gènes plutôt que la divergence d’écholocation. Nos résultats appuient l’idée que l’écologie sensorielle agit comme un mécanisme de renforcement dans le processus de spéciation plutôt que d’être le principal moteur comme cela était précédemment supposé dans d’autres études empiriques bien documentées. Nos résultats posent la question de savoir si la spéciation sympatrique se produit réellement, ou si un certain niveau d’isolement géographique et donc de flux de gènes restreint est toujours nécessaire afin d’engager le processus de spéciation », explique le Dr Sébastien Puechmaille, auteur principal de cette étude.

Une autre conclusion intéressante de cette étude est l’identification d’un gène de « l’écholocation » (RBP-J) qui montre des signes de sélection divergente correspondant à la divergence d’écholocation présente au sein la population thaïlandaise. C’est la première association identifiée de ce gène avec des capacités d’écholocation. Ce gène est impliqué dans la formation des cellules ciliées de la cochlée (organe récepteur des sons dans l’oreille interne). Comme les chauves-souris utilisent les fréquences les plus élevées (supérieures à 200 kHz) de tous les mammifères, leur système auditif, en particulier les cellules ciliées de l’organe de Corti où le son est reçu et amplifié, a besoin d’adaptations particulières.

«Nous montrons également que la compétition interspécifique avec une autre espèce de chauve-souris, Myotis siligorensis, est surement la cause de l’adaptation locale sensorielle, par opposition à la dérive aléatoire ou les facteurs abiotiques comme la température et l’humidité», explique le Dr Sébastien Puechmaille.

Du point de vue de la conservation, cette étude est la première à étudier la structure de population et l’histoire évolutive du plus petit mammifère du monde, la chauve-souris bourdon, Craseonycteris thonglongyai. « Cette espèce de chauve-souris charismatique est rare et menacée, limitée à une région de 2000 km2 à la région frontalière entre la Thaïlande et la Birmane et est considéré comme l’une des dix espèces évolutivement distinctes et globalement menacées (Evolutionary Distinct and Globally Endangered, EDGE, species)« , souligne le Dr Emma Teeling.

Les analyses phylogénétiques de marqueurs transmis par la lignée maternelle, paternelle, ou héritée par les deux parents ainsi que les données écologiques démontrent la présence de deux espèces de chauve-souris bourdon, une en Thaïlande et une en Birmanie, qui se sont séparées il y a environ 0,4 millions d’années. Les capacités de dispersion limitées des individus combinées à une aire de répartition très limitée (moins de 2000 km2) suggèrent que les deux espèces sont menacées et nécessitent des plans de gestion et de conservation distincts.

Ce papier est publié le 6 Décembre 2011 est disponible de manière gratuite dans la revue Nature Communications (http://www.nature.com/ncomms/journal/v2/n12/pdf/ncomms1582.pdf). La reference de cet article est :

Puechmaille, S.J., Ar Gouilh, M., Piyapan, P., Yokubol, M., Khin Mie Mie, Bates, P.J.J., Satasook, C., Tin Nwe, Si Si Hla Bu, Mackie, I.J., Petit E.J., and Teeling E.C. (2011). The evolution of sensory divergence in the context of limited gene flow in the bumblebee bat. Nature Communications 2, 573, DOI: 10.1038/ncomms1582. [L’évolution de la divergence sensorielle dans un contexte de flux de gènes limités chez la chauve-souris bourdon].

Ce travail représente un projet irlandais, financé par la SFI, une fondation Irlandaise pour la Science et décerné au Dr. Emma Teeling. Ce projet a été mené en collaboration entre des chercheurs en France, en Thaïlande, en Birmanie, au Royaume-Uni et en Irlande afin d’aborder une question fondamentale en biologie avec des implications pour la conservation.

Séb.

Convergences évolutives (1) : les chauves-souris pêcheuses

jeudi, mai 26th, 2011

L’évolution biologique peut se définir comme la modification, la transformation des espèces vivantes au cours du temps. Elle peut s’exprimer grâce à la reproduction des organismes d’une même espèce et implique « la descendance avec modification » selon la formule de Darwin. C’est un processus complexe soumis à différentes forces évolutives de deux types principaux: la variation (telles les mutations et la dérive génétique) et la sélection. Ces deux forces ne peuvent exercer leurs effets que dans une perspective temporelle (et spatiale). D’autres mécanismes décrits, comme par exemple la migration, sont plus ou moins liés aux précédents en les combinant de manière variable et influencent donc directement l’évolution biologique. Il n’existe aucun déterminisme dans l’évolution des espèces, cependant toutes les espèces vivantes d’une bioceonose sont liées entre elles et à leur environnement physique et biologique. Des conditions environnementales proches ou des interactions biologiques de même nature peuvent donc favoriser l’apparition d’adaptations similaires par un processus de convergence évolutive. Les exemples de convergence sont nombreux dans les différents règnes du vivant et l’interprétation erronée de leurs effets ont quelquefois conduit à des erreurs dans la recherche des relations phylogénétiques de certains groupes.

Les chauves-souris se caractérisent notamment par la grande diversité de leurs régimes alimentaires : pour la plupart des espèces l’insectivorie mais aussi la frugivorie, la nectarivorie, l’hématophagie et la carnivorie. Quelques espèces carnivores sont connues pour consommer des poissons, à l’aide de leurs pattes allongées et leurs pieds puissants. Ce régime alimentaire piscivore est un exemple de convergence évolutive, apparition indépendante dans plusieurs « branches »de l’arbre de la vie des chauves-souris.

Noctilio leporinus © Tony Hutson - merci à Tony pour cette magnifique image.

D’après Stadelmann et al. (2004), seules 2 espèces sont piscivores strictes : Noctilio leporinus, présente en Amérique du Sud et Centrale, et Myotis vivesi, endémique des côtes et îles du Golfe de Californie au Mexique. D’autres espèces de Myotis (les murins) consomment également des poissons, au moins de manière occasionnelle : M. macrotarsus, M. stalkeri et M. ricketti d’Asie, M. daubentonii d’Eurasie et M. macropus d’Océanie (IUCN Red List 2010 ; Stadelmann et al. 2004). La capture et la pêche de petits poissons pour la consommation du Murin de Daubenton ont été mises en évidence en laboratoire grâce aux travaux de Siemers et al. (2001). Myotis capaccinii est un nouveau venu dans cette liste des espèces pêcheuses. Les travaux récents d’une équipe de chercheurs du Pays Basque, menée par Joxerra Aihartza, caractérisent le comportement de pêche de cette espèce méditerranéenne. Ce Murin de Capaccini est malheureusement très menacé par la destruction et la dégradation de ses habitats de prédilection : les zones humides et les plans d’eau.
Un film de la Zoologia eta Animalia Zelulen Biologia saila:

Plus de détails en anglais sur ce site :

le site du National Geographic

Une autre vidéo de pêche (BBC) sur arkive.org:
ARKive video - Daubenton's bats fishing
Yann & Meriadeg

Références bibliographiques

The IUCN Red List of Threatened Species (2010). www.iucnredlist.org ; site internet consulté le 16 Décembre 2010

Siemers, B.J., Dietz, C., Nill, D. and Schnitzler H-U. (2001). Myotis daubentonii is able to catch small fish. Acta Chiropterologica 3: 71-75.

Stadelmann, B., Herrera, L.G., Arroyo-Cabrales, J., Flores-Martinez, J.J., May, B.P. and Ruedi, M. (2004). Molecular systematic of the fishing bat Myotis (Pizonyx) vivesi. Journal of Mammalogy 85: 133-139.

Les Chauves-souris de France, Belgique, Luxembourg et Suisse

vendredi, janvier 8th, 2010

Le livre tant attendu de Laurent Arthur et Michèle Lemaire sur les Chauves-souris de France, Belgique, Luxembourg et Suisse est maintenant disponible.

Avec ce livre, Laurent Arthur et Michèle Lemaire, deux des meilleurs spécialistes français, synthétisent l’ensemble des connaissances nouvellement acquises sur les Chauves-souris en Europe. Les 34 espèces de la zone francophone (dont 4 nouvelles découvertes ces dernières années) y font l’objet de monographies détaillées avec cartes de répartition, sonogrammes… Dans la pure tradition des ouvrages de la collection Parthénope, le lecteur y retrouve également des chapitres sur les chauves-souris dans le règne animal, les rapports de l’espèce avec l’homme, son écologie, etc. A glisser dans la poche : un cahier d’identification amovible de 48 pages. Pratique et adapté aux sorties de terrain, il contient les clés détaillées pour identifier chacune des espèces.

Un aperçu de l’ouvrage ainsi que la table des matières peuvent être consultés directement sur le site de l’éditeur.

Bonne lecture à tous,

Séb.

Référence de l’ouvrage :

Arthur L., Lemaire M. (2009). Les Chauves-souris de France, Belgique, Luxembourg et Suisse. Biotope. Mèze (Collection Parthénope) : Muséum national d’Histoire naturelle, Paris. 544p.

Couverture de l'ouvrage

Couverture de l'ouvrage