Archive for mars, 2014

Zoom sur le Groupe Chiroptères de Guyane

dimanche, mars 23rd, 2014

Le Groupe Chiroptère de Guyane (GCG) a été créée en 2008 par les quelques passionnés de chauves-souris vivant sur le territoire guyanais.

Bénéficiant des travaux remarquables réalisés dans les stations scientifiques au cœur de la forêt tropicale (Station des Nouragues et de Paracou) par d’illustres chercheurs comme André Brosset, Pierre Charles-Dominique, Nancy Simmons ou Robert Voss, le GCG poursuit des objectifs modestes mais oh combien importants : l’étude des peuplements, l’élaboration d’une clé de détermination moderne des chiroptères de Guyane, leur détermination bioacoustique (en partenariat avec la SFEPM, l’ONF et Biotope), le suivi épidémiologique de la rage (en partenariat avec l’Institut Pasteur de Guyane) et des études génétiques par criblages moléculaires et barcoding (en partenariat avec l’Institut Pasteur de Guyane).

L’étude bioacoustique des chiroptères de Guyane est une des activitée principale de l’association. Cette action est primordiale pour compléter les connaissances des chiroptères de Guyane, car si les espèces de sous-bois de la forêt tropicale sont faciles à capturer et aujourd’hui relativement bien identifiées (essentiellement des Phyllostomidés), il existe tout un cortège qui utilise l’espace aérien au dessus de la canopée (Molossidés, Emballonuridés, Vespertillionidés) pour lesquels les données de présence restent fragmentaires.

Ainsi ce programme poursuit 3 objectifs :

– la caractérisation acoustique de l’ensemble des espèces de chiroptères, en particulier de haut vol,

– la caractérisation de l’abondance relative des espèces de haut vol,

– la formation des membres du GCG à cette technique.

Ce travail sur l’acoustique a permis de découvrir une nouvelle espèce de Pteronotus (Mormoopidés) qui est en cours de description. De plus, grâce à cette technique une nouvelle espèce (Lasiurus ega) présente dans les pays limitrophes (Suriname, Brésil) mais encore jamais observée en Guyane à pu être rajoutée à la liste des espèces présentes en Guyane. Ce qui fait 103 espèces en Guyane. D’autres espèces restent sans doute encore à découvrir.

Pteronotus sp. – Individu capturé sur le camp Atanaze sur le fleuve Approuague (c) Marguerite Delaval

L’épidémio-surveillance de la rage chez les chauves-souris constitue la deuxième activitée prenante de l’association. Le GCG travaille avec l’Institut Pasteur de Guyane pour l’étude de la rage Desmodine. La Guyane présente une situation épidémiologique particulière avec la transmission de la rage des chauves-souris hématophages (Desmodus rotundus ou vampire commun et Diaemus youngii vampire spécialisé sur les oiseaux) aux animaux domestiques et potentiellement à l’homme (un mort en 2008). Le GCG intervient pour capturer les vampires autour des élevages, ces vampires subissent un prélèvement de sang et de salive pour une recherche du virus de la rage. De plus, plusieurs colonies sont suivies plusieurs fois dans l’année où les individus sont marqués individuellement par des Pit tag.

Desmodus rotundus – Individu capturé sur la Grande Montagne Tortue – piste de Bélizon (c) Marguerite Delaval

Voilà donc en quelques lignes, quelques actions du GCG. Si des informations sur le GCG vous intéressent, les membres sont joignables et fédérés autour d’une liste de discussion (chiroguyane@yahoogroupes.fr) très dynamique. N’hésitez pas à nous rejoindre !

Marguerite et Vincent pour le GCC

Micro-habitats d’arbres et chiroptères – zoom sur les travaux de thèse de Baptiste Regnery

mercredi, mars 12th, 2014

Le groupe des chiroptères suscite de plus en plus d’intérêt dans la conservation de la biodiversité. En effet, les suivis à l’échelle de la France montrent désormais des tendances de déclin chez de nombreuses espèces, y compris des espèces communes. D’autre part, la longévité des chiroptères et leur position dans les réseaux trophiques, en font un taxon indicateur pour la gestion des espaces naturels ou semi-naturels.

Cependant, il est souvent difficile de mesurer directement l’ensemble des populations et communautés de chiroptères, pour des raisons techniques et/ou budgétaires. Pour cette raison, il est nécessaire de développer des indicateurs permettant d’estimer, de manière indirecte, l’état ou les pressions pesant sur les chiroptères. Dans ce contexte, nous nous sommes intéressés au possible rôle indicateur des micro-habitats d’arbre (ci-après « micro-habitats »). Les micro-habitats correspondent à des habitats de petite taille qui se développent sur les arbres vivants ou morts (e.g., bois mort sur pied, cavités d’arbres, décollements d’écorces ; Vuidot et al., 2011).

Exemple de micro-habitat.

Un protocole d’inventaire des micro-habitats d’arbre a été développé par E. Cosson (Groupe Chiroptères de Provence) et O. Ferreira (Office National des Forêts) (ONF, 2009). Le protocole permet de recenser les 10 principaux types de micro-habitat rencontrés en forêt : le bois mort sur pied, le bois mort au sol, les loges de pics, les cavités de Cerambyx, les autres cavités (cavités basses, intermédiaires, et hautes), les décollements d’écorces et fissurations, les champignons, et le lierre. Nous avons appliqué le protocole sur trois massifs forestiers dominés par le chêne vert et le chêne pubescent en région Provence-Alpes-Côte-D’azur. Ces massifs sont localisés à Saint-Paul-lès-Durance (1415 ha), Ribiers (126 ha), et Saint-Vincent-sur-Jabron (90 ha). Puis, nous avons complété l’inventaire des micro-habitats par des relevés d’autres caractéristiques de peuplement. Pour cela, nous avons mesuré 8 variables : surface terrière, densité de tiges, volume de bois mort, hauteur de peuplement, distribution des classes de diamètres, temps depuis la dernière coupe, nombre d’habitats, distance à la route.

Localisation des sites d’étude et plan d’échantillonnage. L’encadré présente le plan d’échantillonnage sur le site de Saint-Paul-lès-Durance avec les plots (cercles) et les arbres porteurs de micro-habitats (points). Regnery et al., 2013a.

Puis, nous avons complété les variables de micro-habitat et de peuplement par des inventaires quantitatifs des oiseaux et chiroptères. Au centre de chaque plot, nous avons effectué deux passages d’inventaire des chiroptères par l’enregistrement d’ultrasons à des périodes de pics d’activités (mises bas/allaitements et activités automnales précédant l’hibernation) (2 x 30 min ; 9-22 juin 2011 ; 21-29 septembre 2011). Les cris d’écholocation étaient détectés à l’aide de Tranquility Transect (Courtpan Design Ltd, UK) et enregistrés sur des Zoom H2 (Sampson Technologies, USA). L’identification était ensuite réalisée en laboratoire.

Détecteur Tranquility Transect relié à un enregistreur Zoom H2.

A l’échelle des espèces, nous avons considéré les densités d’activité de 5 espèces (espèces présentes sur au moins 10 plots). Parmi ces espèces, 2 espèces sont positivement corrélées avec la diversité des micro-habitats (la Pipistrelle de nathusius (Pipistrellus nathusii) et la Pipistrelle commune (Pipistrellus pipistrellus) – la Pipistrelle commune est également positivement corrélée à la densité de cavité de Cerambyx et la densité de bois mort sur pied). A l’échelle des communautés, la richesse spécifique des chiroptères est positivement corrélée avec plusieurs micro-habitats dont la diversité des micro-habitats, et la diversité spécifique est positivement corrélée avec la densité de cavités de Cerambyx.

Cavités de Cerambyx sur un Chêne pubescent.

Nous avons ensuite comparé les résultats obtenus des corrélations entre les micro-habitats et les chiroptères avec les résultats des corrélations entre les variables de peuplement et les chiroptères. Il est intéressant de remarquer que les variables de micro-habitats expliquent généralement mieux les variations de biodiversité que les variables de peuplements (voir pour plus de détails Regnery et al., 2013a).

Ces résultats apportent des premiers éléments sur les relations entre la distribution des micro-habitats dans un peuplement et les populations et communautés de chiroptères. Nous montrons notamment que deux paramètres semblent jouer un rôle important pour les chiroptères : la diversité de micro-habitats et les cavités de Cerambyx. A l’avenir, il serait intéressant d’approfondir ces recherches pour mieux comprendre quels sont les mécanismes en jeu. Concernant la diversité de micro-habitats, nous pourrions émettre l’hypothèse qu’une combinaison de micro-habitats est importante pour soutenir une abondance suffisante de proies (les micro-habitats étant utilisés par de nombreux insectes). Concernant les cavités de Cerambyx, les corrélations restent encore peu expliquées, même si l’hypothèse d’une utilisation des cavités de Cerambyx n’est pas à exclure (Pénicaud et Le Reste, 2011 ; E. Cosson, communication personnelle pour Pipistrellus sp. et la Nyctalus leisleri). Enfin, d’autres facteurs mériteraient d’être testés, simultanément aux micro-habitats, tels que la composition des peuplements ou encore la structure paysagère.

Baptiste pour le Chiroblog

Références bibliographiques
N.B. Les publications de Baptiste sont disponibles sur le site du Muséum de Paris.

ONF (Office National des Forêts), 2009. Recensement des Arbres Réservoirs de Biodiversité sur 1200 ha autour du site ITER (13 & 83).

ONF, 2010. Les arbres à conserver pour la biodiversité. Comment les identifier et les désigner ? Fiches techniques – Biodiversité n°3.

Pénicaud, P., Le Reste, G., 2011. Report of the National survey on tree roosts for bats. Société Française pour l’Etude et la Protection des Mammifères. Mammifères sauvages n°61.

Regnery, C., Couvet., D., Kubarek, L., Julien, J.F., Kerbiriou, C., 2013a. Tree microhabitats as indicators of bird and bat communities in Mediterranean forests. Ecological Indicators 34, 221-230.

Regnery, B., Paillet, Y., Couvet, D., Kerbiriou, C., 2013b. Which factors influence the occurrence and density of tree microhabitats in Mediterranean oak forests? Forest Ecology & Management 295, 118-125.

Vuidot, A., Paillet, Y., Archaux, F., Gosselin, F., 2011. Influence of tree characteristics and forest management on tree microhabitats. Biological Conservation 144, 441–450.

Des Rhinolophes troglodytes de 40 millions d’années découverts en Chine

lundi, mars 3rd, 2014

C’est à Shanghuang, dans la Province de Jiangsu (Chine), qu’une équipe américaine et chinoise de paléontologues a découvert de nombreux fossiles de chauves-souris. Cette localité paléontologique est composée de plusieurs remplissages karstiques, c’est-à-dire des remplissages sédimentaires de grottes très anciennes qui ont piégé des chauves-souris et d’autres mammifères durant l’Éocène Moyen (soit des fossiles de 45 à 40 millions d’années). Le matériel fossile attribué aux chiroptères est exclusivement composé de dents isolées et de deux mandibules presque complètes. Une étude systématique réalisée par Anthony Ravel de l’Institut des Sciences de l’Évolution de Montpellier a permis d’identifier 4 espèces comprenant 1 Rhinolophidae bien déterminé, 2 rhinolophoïdes indéterminés et un possible Rhinopomatidae. Ce sont les plus anciens représentants de familles actuelles découvertes en Asie. En effet, jusqu’à présent, le continent asiatique était connu pour avoir révélé des faunes plus anciennes de chauves-souris mais qui étaient principalement composées de familles éteintes et archaïques (« Eochiroptera » ; Smith et al., 2007 ; Smith et al., 2012 ; Tong, 1997). L’absence de ces derniers à Shanghuang et la dominance des formes modernes présument d’un changement de la composition faunique des chauves-souris durant l’Éocène Moyen sur ce continent.

Avec 80% des fossiles qui lui sont attribués, le Rhinolophidae, Protorhinolophus shanghuangensis, domine largement la communauté de chiroptères de Shanghuang. Sa morphologie dentaire combine des caractères propres aux Rhinolophidae (par exemple, la présence d’une 3ème prémolaire inférieure vestigiale) avec des caractères que l’on retrouve chez les formes les plus primitives, ce qui souligne son aspect archaïque. Il est possible également de trouver des similitudes morphologiques avec un autre genre fossiles découvert dans les remplissages karstiques du Quercy (Sud-Ouest de la France) datés de l’Éocène Moyen tardif (environ -38 millions d’années). Les premières études descriptives de Vaylatsia suggéraient alors qu’il appartenait aux Hipposideridae (Sigé, 1990).

La morphologie est très proche entre les Hipposideridae et les Rhinolophidae, et en particulier pour les fossiles, ce qui rend les attributions systématiques très difficiles. Une analyse cladistique basée sur des caractères limités à la denture a permis de clarifier la dichotomie entre les fossiles appartenant à ces deux familles et de préciser la position du taxon de Shanghuang au sein de la phylogénie des Rhinolophoidea. Le genre européen Vaylatsia se retrouve alors très proche de l’actuel Rhinolophus et Protorhinolophus vient se positionner à la base des Rhinolophidae. Considérant la position phylogénétique du protorhinolophe chinois ainsi que son âge, il a été possible de proposer un scénario paléobiogéographique sur l’origine et la dispersion des Rhinolophidae. Ces derniers trouveraient leur origine en Asie et se seraient dispersés vers l’Europe durant l’Éocène Moyen. Cependant, cette hypothèse repose sur un registre fossile encore trop fragmentaire pour pouvoir être confirmé.

Parce qu’il a été retrouvé en abondance dans une localité karstique, Protorhinolophus était probablement cavernicole, tout comme les taxons éocènes européens. Ceci souligne une tendance que l’on trouve chez les chiroptères éocènes. En effet, les formes primitives se retrouvent pour la quasi-totalité dans des dépôts fluvio-lacustres ne permettant pas de les associer à un habitat cavernicole. Au contraire, les formes modernes se retrouvent presque exclusivement dans des dépôts karstiques comme les chiroptères de Shanghuang. Il est possible alors qu’un comportement cavernicole soit apparu avec l’émergence des chiroptères modernes mieux adaptés à ce type d’habitat.

Anthony pour le Chiroblog

Matériel dentaire fossile attribué à Protorhinolophus shanghuangensis.

Anthony Ravel étudiant le matériel au Carnegie Museum of Natural History, Pittsburgh

 

Références bibliographiques:

Ravel, A., Marivaux, L., Qi, T., Wang, Y.-Q. & Beard, K. C. (2013). New chiropterans from the middle Eocene of Shanghuang (Jiangsu Province, Coastal China): new insight into the dawn horseshoe bats (Rhinolophidae) in Asia. Zoologica Scripta, 43, 1–23 [Lien vers l’abstract].

Smith, T., Rana, R. S., Missiaen, P., Rose, K. D., Sahni, A., Singh, H. & Singh, L. (2007). High bat (Chiroptera) diversity in the Early Eocene of India. Naturwissenschaften, 94, 1003–1009 [Télécharger le PDF].

Smith, T., Habersetzer, J., Simmons, N. B. & Gunnell, G. F. (2012). Systematics and paleobiogeography of early bats. In G. F. Gunnell & N. B. Simmons (Eds) Evolutionary History of Bats: Fossils, Molecules and Morphology (pp. 23–66). Cambridge: Cambridge University Press [Lien vers le livre].

Tong, Y. (1997). Middle Eocene small mammals from Liguanqiao Basin of Henan Province and Yuanqu Basin of Shanxi Province, Central China. Palaeontologica Sinica, 18, 26–256.

Sigé, B. (1990). Nouveaux chiroptères de l’Oligocène moyen des phosphorites du Quercy, France. Compte rendu de l’Académie des Sciences de Paris, 310, 1131–1137.