Archive for février, 2014

Ivermectine et chiroptères : quels risques ?

lundi, février 17th, 2014

L’ivermectine est une molécule antiparasitaire utilisée en médecine vétérinaire dans la prévention et le traitement de maladies liées à des parasites internes et externes chez les bovins, les ovins, les chevaux et les porcs. Elle est également utilisée ponctuellement chez les animaux de zoos ou les chèvres, lorsqu’aucun traitement adapté n’est autorisé pour ces espèces.

Mise sur le marché pour la première fois en France en 1981, cette molécule a rapidement trouvé un accueil favorable chez les éleveurs de bovins à viande (elle est interdite chez les femelles dont le lait est destiné à la consommation humaine) et les propriétaires de chevaux : elle permet avec un seul produit de traiter de nombreux parasites internes et externes, et ceci d’une façon simple : par voie orale chez les chevaux et les moutons, par injection chez les bovins, les ovins ou les porcs, ou par passage transcutané en appliquant le traitement sur la ligne du dos chez les vaches. Enfin, elle a une action longue, qui permet de ne pas manipuler les animaux trop souvent.

L’ivermectine présente l’inconvénient d’un point de vue écologique de se retrouver sous forme inchangée (donc active) dans les bouses ou les crottins des animaux traités. Cette excrétion peut durer un mois après le traitement, et une fois présente dans les bouses, l’ivermectine n’y est dégradée (principalement par les UV) qu’au bout de 6 jours. Pendant toute cette période, la molécule est donc toxique pour certains insectes.

Des études de laboratoire et de terrain ont montré que chez les Diptères, les larves sont très sensibles (mortalité observée jusqu’à 60 jours après traitement pour quelques espèces) et présentent des retards de développement. Certaines espèces présentent également une toxicité à l’âge adulte, principalement chez les jeunes ayant un fort besoin énergétique, et des anomalies de comportement reproducteur sont observées (retard de pontes…). Chez les Coléoptères, le même schéma se reproduit, avec une sensibilité moindre des adultes (Lumaret et al, 2012).

Enfin, la toxicité de l’ivermectine est également prouvée chez d’autres groupes tels que les tortues ou certains chiroptères. Dans les cas de toxicité aigüe (contact ponctuel avec le produit directement), des symptômes nerveux tels que paralysie et chutes ont pu être observés chez des chauves-souris frugivores traitées avec une goutte de médicament déposée sur la peau (DeMarco et al, 2002).

Dans le cas des Chiroptères, deux menaces sont donc à prendre en considération : la toxicité directe de la molécule, notamment par l’intermédiaire de l’ingestion d’insectes contaminés, et l’impact indirect lié à la baisse de la ressource alimentaire.

Aucune des deux n’a été réellement investiguée par des études scientifiques. Toutefois, un point laisse espérer un impact modéré. Des études ont été menées en Afrique du Sud (Krüger et Scholtz, 1998) et au Mexique (Basto-Estrella et al, 2013), qui montrent qu’il existe dans certaines conditions climatiques un impact réel de l’ivermectine à l’échelle de la structure des populations d’insectes d’une pâture recevant des animaux traités, mais que cet impact n’est plus observable un an après le traitement : chaque espèce d’insecte s’y retrouve en même quantité et en mêmes proportions qu’un an auparavant. L’impact de la molécule à long terme est donc faible.

Une autre étude a été menée pour évaluer l’impact de la baisse de ressource alimentaire liée à l’utilisation de la doramectine (molécule cousine de l’ivermectine) chez la Chevêche des Terriers, rapace nocturne insectivore américain (Floate et al, 2008). En comparant l’alimentation de l’espèce grâce aux pelotes de réjection et la toxicité pour les différentes espèces d’insectes grâce à des prélèvements de bouses, ils ont pu évaluer quelle part de son régime alimentaire pouvait être impactée par la toxicité de la doramectine. Ce type d’étude serait donc particulièrement intéressant à mettre en place dans le cas des Chiroptères.

Jade pour le Chiroblog

N.B. Jade a réalisé sa thèse de vétérinaire, le document est disponible au téléchargement.

Formule chimique de la molécule d »ivermectine (source Wikipédia)


Références bibliographiques:

DeMarco J.H., Heard D.J., Fleming G.J., Lock B.A., Scase T.J., (2002), Ivermectin Toxicosis after Topical Administration in Dog-Faced Fruit Bats (Cynopterus brachyotis). J. Zoo Wildlife Med. 33, 147-150.

Krüger K., Scholtz C.H., (1998b), Changes in the structure of dung insect communities after ivermectin usage in a grassland ecosystem. II. Impact of ivermectin under high-rainfall conditions. Acta Oecol. 19, 439-451.

Basto‐Estrella G.S., Rodríguez‐Vivas R.I., Delfín‐González H., Reyes‐Novelo E., (2013), Dung beetle (Coleoptera: Scarabaeinae) diversity and seasonality in response to use of macrocyclic lactones at cattle ranches in the mexican neotropics. Insect Conserv. Diver.

Floate K.D., Bouchard P., Holroyd G., Poulin R., Wellicome T.I., (2008), Does doramectin use on cattle indirectly affect the endangered burrowing owl. Rangeland Ecol. Manag. 61, 543-553.

Lumaret J.P., Errouissi F., Floate K., Römbke J., Wardhaugh K., (2012), A Review on the Toxicity and Non-Target Effects of Macrocyclic Lactones in Terrestrial and Aquatic Environments. Curr. Pharm. Biotechno. 13, 1004-1060.

Sélection d’articles en Février

mercredi, février 5th, 2014

Une nouvelle sélection d’articles scientifiques pour ce mois de Février :

– Une étude sur la transmission du virus de la rage en Amérique latine. A l’aide de simulations informatiques, les auteurs montrent que la dispersion du virus entre colonies, associé à des immunisations non-léthales, expliquent la maintenance du virus à des niveaux comparables à ceux observés dans la nature. Ces résultats expliquent la difficulté à se débarasser du virus par la destruction d’animaux, à moins d’une coordination géographique des efforts de contrôle [Téléchargez le PDF].

– Un article sur les permis de dérogation relatifs aux chauves-souris en Angleterre. Malgré la protection des chauves-souris, la majorité des gîtes ayant fait l’objet d’une licence ont conduit à la destruction des animaux. Les auteurs prônent un renforcement des mesures liées aux permis de dérogation, d’établir des suivis à posteriori et de s’assurer que les travaux sont en accord avec les obligations légales [lien vers le résumé].

Références bibliographiques
Blackwood, J. C., Streicker, D. G., Altizer, S., & Rohani, P. (2013). Resolving the roles of immunity, pathogenesis, and immigration for rabies persistence in vampire bats. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 1308817110–. doi:10.1073/pnas.1308817110

Stone, E. L., Jones, G., & Harris, S. (2013). Mitigating the Effect of Development on Bats in England with Derogation Licensing. Conservation biology : the journal of the Society for Conservation Biology. doi:10.1111/cobi.12154