Archive for the ‘Des chiroptères et des Hommes’ Category

Chauves-souris et agriculture

mercredi, novembre 25th, 2015

Le Plan National d’Actions en faveur des Chiroptères s’est achevé en 2013. Une réflexion est en cours sur les suites de ce programme qui devra intégrer une fiche action sur la prise en compte des chauves-souris dans les pratiques agricoles, certaines entraînant une pression élevée sur ces espèces (d’après le rapportage Natura 2000 ; 2006-2012 Arthur & Pavisse 2014). Dans le cadre de son stage de licence (mars 2015), Chloé Lepetz a effectué une synthèse sur l’ensemble des études réalisées sur la thématique « les chauves-souris et l’agriculture » depuis 2002. Trois grands thèmes ont été abordés : la structuration du paysage, l’élevage et l’utilisation de produits antiparasitaires et enfin, le rôle des Chiroptères en tant qu’auxiliaires de cultures. Entre 2002 et 2014, 18 études, 7 stages, 7 plaquettes/articles et 3 thèses vétérinaires ont été répertoriés. Ces études concernent la France métropolitaine et l’Outre-mer avec une étude martiniquaise ainsi que quelques études étrangères. Les espèces de Chiroptères étudiées ne sont pas les mêmes selon les thématiques abordées : on retrouve par exemple sept études exclusivement portées sur le Grand Rhinolophe (Rhinolophus ferrumequinum). On recense 15 espèces en France métropolitaine, 5 en Martinique, 3 en Europe et 7 hors Union Européenne. Cette synthèse a permis d’avoir une vue d’ensemble des espèces étudiées selon les thématiques. Les études dédiées au rôle d’auxiliaires de cultures regroupent la majorité des espèces.

Structuration du paysage
Les quatre études portant sur la structuration du paysage démontrent l’importance des milieux semi-ouverts, c’est-à-dire des milieux où l’on retrouve des haies, des boisements, etc… Les bocages denses sont très favorables aux Chiroptères car ils leur permettent d’être abritées en cas d’intempéries et de se protéger des prédateurs potentiels. Les milieux semi-ouverts permettent également une bonne diversité spécifique en termes d’insectes, principales proies des Chiroptères. Une étude a montré que l’installation de bandes enherbées est peu favorable aux chauves-souris comme peuvent l’être les haies notamment.

L’élevage et l’utilisation de produits antiparasitaires
L’élevage et l’utilisation de produits tels que les antiparasitaires, les vermifuges, etc… font l’objet de 13 études. Ces dernières montrent que l’utilisation de produits nuisibles à l’environnement est encore largement présente, ces produits impactant la faune coprophage, source alimentaire importante pour les chauves-souris. Actuellement, la plupart des produits vétérinaires contiennent des Avermectines qui sont des composés organiques avec de puissantes propriétés anthelminthiques et insecticides. Ces composés, ainsi que leurs dérivés, ne sont pas toujours efficaces sur les parasites selon la fréquence de traitement que réalise l’agriculteur. En effet, une utilisation trop fréquente entraine l’apparition de souches résistantes et n’a plus les effets attendus. Selon les études, la Moxidectine reste le composé le moins impactant pour la faune coprophage et donc pour les Chiroptères. L’utilisation des produits alternatifs est encore étudiée afin de déterminer leurs bénéfices par rapports aux produits tels que les Avermectines. Une gestion raisonnée du risque parasitaire permettrait de mieux prendre en compte la faune non cible.

Le rôle des Chiroptères en tant qu’auxiliaires de culture
Les chauves-souris sont des auxiliaires de cultures importants : plusieurs études démontrent leur utilité dans des cultures pour lutter contre les insectes ravageurs tels que le carpocapse de la pomme ou la tordeuse orientale. Elles peuvent en effet consommer plus du quart de leur poids en insecte en une seule nuit ! Cette année, deux publications assez originales sont venues renouveler le sujet. La première, due au Muséum de Granollers, concerne l’impact de la Pipistrelle pygmée sur un ravageur du riz (Puig-Montserrat et al. 2015). L’article met bien en lumière la façon dont un prédateur aux effectifs assez réduits et au potentiel de reproduction assez faible comme une chauve-souris peut néanmoins limiter un ravageur de culture qui se reproduit trois fois de suite dans l’année. En écrêtant les deux premiers pics d’adultes, qui ne sont jamais très importants, les P. pygmées limitent considérablement le troisième pic, bien plus significatif (figure 3 de cet article). Cette étude s’est accompagnée de la pose de gîtes artificiels dont le succès a été impressionnant (figure 4 de cet article). Le second papier, « Bats initiate vital agroecological interactions in corn » a reçu un certain écho dans la presse généraliste (Mayne & Boyles 2015). Plus encore que le précédent, il relève de l’écologie expérimentale, une approche pas si courante que ça quand il s’agit de chauves-souris. En interdisant aux chauves-souris l’accès à des parcelles de maïs au moyen de filets –pas japonais !- déployés uniquement la nuit (photos éloquentes dans le matériel supplémentaire) les auteurs ont montré que, non seulement les populations de papillons ravageurs et les dégâts subséquents augmentaient, mais aussi l’infestation par des champignons producteurs de cancérigènes redoutables comme l’aflatoxine, ces derniers utilisant les lésions infligées par les chenilles comme voie d’entrée dans le maïs. C’est donc un double service procuré par les chauves-souris que la pose des filets annule. Mais il en existe un troisième, hors prédation directe, représenté par l’altération du comportement reproducteur des papillons. Il s’agit d’espèces tympanées que les émissions des chauves-souris plongent dans un « paysage de peur », termes employés par les auteurs. Leur activité reproductive s’en trouve sérieusement perturbée… La présence des Chiroptères aux alentours des cultures est donc plus que bénéfique pour les agriculteurs.

Le travail de Chloé a également permis d’établir des perspectives pour l’intégration des Chiroptères dans la nouvelle PAC (Politique Agricole Commune) à travers chaque thématique. Un diagnostic de terrain et des visites régulières permettrait une meilleure structuration du paysage et la présence de milieux semi-ouverts favorables aux Chiroptères, tout comme le dispositif MAEC (Mesures Agri-Environnementales et Climatiques) qui concerne le « soutien à l’herbe ». Le verdissement de la PAC par le « paiement vert » est également bénéfique pour la préservation des milieux semi-ouverts. Les recommandations de traitements antiparasitaires (fréquences de traitements, utilisation de produits alternatifs et gestion du pâturage) préserveraient la faune coprophage tout en limitant les risques d’apparition de souches résistantes. L’intégration dans les MAEC peut se faire via le système polyculture élevage « herbivore ». L’utilisation des Chiroptères comme auxiliaires de cultures rejoint tous les dispositifs MAEC : la diminution des antiparasitaires et le maintien d’un bon terrain de chasse (milieux semi-ouverts) entraine la présence constante de chauves-souris sur la parcelle de culture.

Les pratiques agricoles, à travers la nouvelle PAC et les MAEC, permettront d’engager une préservation des Chiroptères dans ces milieux, le soutien des acteurs (agriculteurs, vétérinaires, Ministère de l’Agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt et plusieurs associations) étant indispensable. Pour exemple, la société nationale des groupements techniques vétérinaires a dédié une journée complète lors de son colloque annuel national de 2015 au thème «la maîtrise du parasitisme des ruminants au pâturage et respect de l’environnement ». Cet atelier a permis d’échanger sur les expériences en cours et sur les bonnes pratiques, c’est une première étape.

L’objectif de ce rapport était donc de faire le point sur les études réalisées afin de développer les axes de travail dans un prochain programme en faveur des Chiroptères et d’entrevoir des solutions pour la préservation de ces espèces dans le milieu agricole.

Chloé Lepetz, Audrey Tapiero et Jean-François Julien

Le rapport est disponible sur le site du plan d’actions Chiroptères

Références bibliographiques

Arthur, C, P & R. Pavisse (2014). Rapportage DHFF, article 17, synthèse pour le groupe thématique Chiroptères. L’évaluation 2006-2012. SFEPM

Maine, J. J., & J. G. Boyles (2015). Bats initiate vital agroecological interactions in corn. PNAS, 112, 12438-12443. [Lien vers l’abstract].

Puig-Montserrat, X., Torre, I., López-Baucells, A., Guerrieri, Monti, M.M., Ràfols-García, R., Ferrer, X., Gisbert, D.
& C. Flaquer (2015). Pest control service provided by bats in Mediterranean rice paddies:
linking agroecosystems structure to ecological functions. Mammalian Biology, 80, 237-245. [Télécharger le PDF].

 

Des chiroptères et des hommes : zoom sur les travaux de Pierline Tournant

dimanche, janvier 15th, 2012

Le petit rhinolophe (Rhinolophus hipposideros) était autrefois une espèce répandue en Europe. Elle a cependant connu une importante réduction de ses effectifs, dont les causes ne sont pas encore bien identifiées. Parmi diverses hypothèses, celle de la diminution et de la fragmentation des habitats spécifiques de l’espèce a été retenue. En effet, le petit rhinolophe a la particularité de se déplacer en suivant les éléments linéaires du paysage, telles que les haies ou lisères de bois. La connectivité paysagère semble donc être un facteur prépondérant dans le maintien de l’espèce.

Dans ce contexte, mon projet de thèse consiste, dans une première partie, à caractériser la connectivité fonctionnelle de l’habitat du petit rhinolophe à l’aide de la méthode des graphes paysagers afin d’évaluer son rôle dans la distribution de l’espèce en Franche-Comté. La seconde partie de la thèse porte sur une étude de la structure génétique spatiale des colonies qui permettra d’analyser finement le rôle du paysage sur la diffusion des gènes, et donc sur la capacité des colonies à maintenir un certain brassage génétique.

A terme, ces résultats visent à prédire l’impact de modifications de la connectivité du paysage sur les populations de petits rhinolophes, dans le cadre par exemple, de la mise en place d’infrastructures de transport.

Pierline (doctorante en écologie du paysage, Université de Franche-Comté)

A la recherche du Petit Rhinolophe

Petit Rhinolophe dans son gîte

Collecte d'échantillons (guano) pour analyses génétiques

Des chiroptères et des Hommes – L’exploitation des déjections de chiroptères

lundi, mars 16th, 2009

Thèmes – Des chiroptères et des Hommes

Ce sujet sur l’exploitation des fèces de chiroptères est le premier post du thème « Des chiroptères et des Hommes ». Cette série, proposée sur un thème volontairement très ouvert, est destinée à accueillir tous les sujets traitant de situations de rencontre entre les humains et les chauves-souris. Toute contribution sera la bienvenue, qu’elle soit écrite ou en images. Pour publier sur un thème, les recommandations sont les suivantes: le titre de l’article commence par le titre de la série (ici: Des chiroptères et des Hommes -) et le thème est également mentionné dans les catégories (pour faciliter les recherches). Il est aussi possible de participer à ce thème en rédigeant un commentaire.

Thème – L’exploitation des déjections de chiroptères

Les grandes colonies de chiroptères sont sources de production importante de déjections. Le sol de certaines cavernes est recouvert d’une couche de plusieurs dizaines de centimètres de fèces. C’est le cas en Thaïlande, où a été tourné ce film (Caverne à (Tadarida plicata, en Ratchaburi – voir ci-dessous). Le guano recouvrant le sol de caverne abritant d’énormes colonies de certaines espèces (Tadarida plicata ou Taphozous par exemple en Thaïlande) est exploité pour ses valeurs fertilisantes. Constituant un engrais puissant, car elles recèlent une forte teneur en azote sous diverse formes (ammoniaques, nitrites, nitrates), les déjections de chauves-souris sont souvent récoltées puis conditionnées avant d’être vendues en gros ou au détail pour la fertilisation de cultures maraîchères ou ornementales. Un autre avantage de cet engrais naturel est qu’il contient de nombreuses bactéries provenant pour partie de l’intestin des chauves-souris et dont l’une des propriétés remarquables est de produire une enzyme ayant la capacité de dégrader la chitine, constituant élémentaire du squelette externe des insectes. Ces chitinases confèrent au guano des propriétés insecticides et nématicides naturelles intéressantes pour les exploitants agricoles. L’exploitation de cet engrais naturel est fonction de la taille de la colonie et de l’accessibilité de la grotte; certains sites produisent toute l’année et sont exploités de façon quasi industrielle en employant plusieurs dizaines de personnes (la grotte à Tadarida plicata de Ratchaburi en est un exemple en Thaïlande). D’autres sites, même plus modestes, représentent une part importante des revenus de certains villages qui les exploitent et ils deviennent donc l’objet de titres d’exploitations accordés aux villageois par le gouvernement. La responsabilité de ces sites est donc confiées aux villageois qui en gèrent les droits d’accès et le développement éventuel. La récolte des fèces est peu ou pas mécanisée, et l’équipement est plutôt rudimentaire. Les conditions de travail dans l’atmosphère étouffante et chargée de vapeur d’ammoniac sont particulièrement pénibles.

Géo-localisation de la caverne de Ratchaburi en Thaïlande, colonisée par des Tadarida plicata (et quelques Taphozous)


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Merry