Archive for the ‘Afrique’ Category

La radiation des chauves-souris modernes, l’histoire d’une découverte inespérée en Afrique du Nord.

mercredi, mai 24th, 2017

2009, un mois après le commencement de ma thèse sur les chiroptères fossiles éocènes, j’embarquais avec l’équipe de paléontologie de Montpellier et le géologue Gilles Merzeraud à bord d’un bateau en direction de la Tunisie. Nous avions alors pour objectif de retourner dans la région de Kasserine pour poursuivre les prospections et découvrir de nouveaux sites fossilifères datant de l’Eocène inférieur-moyen. L’une des localités, Chambi, datée à la limite fin Eocène inférieur − début Eocène moyen (Mebrouk et al.1997, Adaci et al. 2007 ; Coster et al. 2012), avait déjà révélé de rares fossiles de chiroptères : une dent et un fragment de mandibule appartenant à un Philisidae ancien Dizzya exultans et une dent fragmentaire appartenant à un Rhinolophoïde indéterminé (Sigé 1985). Nous y sommes donc retournés avec la ferme intention d’y découvrir de nouveaux fossiles de chiroptères et ainsi alimenter ma thèse qui en avait bien besoin. Arrivés in situ au flanc du djebel (mont en arabe) Chambi, à l’aide des indications relevées dans la bibliographie, nous avons pu retrouver le fameux banc de calcaire induré issu de dépôts fluvio-lacustres qui contenait ces fossiles.

Banc de calcaire lacustre fossilifère situé au flanc du djebel Chambi, région de Kasserine, Tunisie.

Banc de calcaire lacustre fossilifère situé au flanc du djebel Chambi, région de Kasserine, Tunisie.

En parcourant le niveau et en observant la surface de la roche, nous avons immédiatement décelé le potentiel du site. Nous avons alors prélevé plus d’une centaine de kilos de bloc rocheux.

Chantier de fouille dans les Gour Lazib (Algérie).

De retour à Montpellier et après traitement du sédiment par attaques acides−lavage−tamisage, plus de 500 spécimens de chiroptères fossiles furent découvert, sauvant par la même occasion mes trois années de thèse. Ces spécimens sont, par contre, essentiellement composés de dents isolées et de quelques fragments de mandibules. Un beau et passionnant puzzle m‘attendait.

Échantillon du matériel retrouvé à Chambi (Tunisie) et au Glib Zegdou (Algérie)

L’étude de ce matériel, associé à des spécimens provenant d’une autre localité sub-contemporaine d’Algérie (Glib Zegdou, dans la région des Gour Lazib, Hammada du Dra), est maintenant publiée dans Géodiversitas, la revue du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris (Ravel et al. 2016). Ce nouveau matériel nous permet d’apprécier l’étonnante diversité morphologique des chiroptères d’Afrique du Nord en place dès la fin de l’Eocène inférieur. Ces chiroptères se distinguent par leur morphologie des formes archaïques que l’on retrouve sur les autres continents à la même époque (i.e., Onychonycteridae Simmons et al., 2008, Icaronycteridae Jepsen, 1966, Archaeonycteridae Revilliod, 1917, Hassianycteridae Habersetzer & Storch, 1987, Palaeochiropterygidae Revilliod, 1917 et Tanzanycteridae Gunnell et al., 2003). Une approche systématique a permis d’identifier dix nouveaux taxons en plus des deux espèces de Philisidae déjà connues (Ravel et al. 2015). Cette nouvelle faune montre de nombreuses similitudes avec les faunes abondantes plus récentes issues des karsts éocènes du Quercy dans le Sud-Ouest de la France (Maitre 2008 ; Maitre et al. 2014). Il est possible d’attribuer ces espèces à 5 familles modernes de chiroptères (dont 4 actuelles) : un Necromantidae (?Necromantis fragmentum Ravel, n. sp.), deux Hipposideridae Miller, 1907 (?Palaeophyllophora tunisiensis Ravel, n. sp. et Hipposideros (Pseudorhinolophus) africanum Ravel, n. sp.), trois Emballonuridae Gervais in de Castelnau, 1855 (Vespertiliavus kasserinensis Ravel, n. sp., ?Vespertiliavus aenigma Ravel, n. sp., et Pseudovespertiliavus parva Ravel n. gen., n. sp.), un Nycteridae (Khoufechia gunnelli Ravel n. gen., n. sp.) ainsi qu’un Ves­pertilionidae indéterminé. Deux autres taxons, Chambinycteris pusilli Ravel n. gen., n. sp. et Drakonycteris glibzegdouensis Ravel n. gen., n. sp., présentent une morphologie dentaire originale, ce qui ne permet pas de les attribuer de manière formelle à des familles connues.

L’étude est complétée par deux analyses cladistiques qui ont permis de clarifier la position phylogénétiques des taxons les mieux documentés et de proposer des scénarios de dispersion pour certains groupes. Les résultats mettent en évidence un axe majeur de dispersion des chiroptères Hipposi­deridae et Emballonuridae depuis l’Afrique du Nord vers le Sud de l’Europe durant l’Éocène moyen. A l’inverse, les Nycteridae, comprenant Chambinycteris pusilli Ravel n. gen., n. sp., semblent avoir une histoire bien ancrée en Afrique. La présence d’une telle concentration de fossiles et d’une telle diversité dans des dépôts fluvio-lacustres est surprenante pour des formes modernes cavernicoles jusque-là presque exclusivement inféodées aux dépôts karstiques (présence d’anciennes cavités ; Maitre 2014). Cependant une telle agrégation de restes appartenant à des chauves-souris cavernicoles peut s’expliquer par le lessivage d’un réseau ancien de grottes après une montée des eaux.

Anthony Ravel pour le Chiroblog

Article de référence :

Ravel A, Adaci M, Bensalah M, Charruault A-L, Essid EM, Ammar HK, Marzougui W, Mahboubi M, Mebrouk F, Merzeraud G, Vianney-Liaud M, Tabuce R & Marivaux L (2016). Origine et radiation initiale des chauves-souris modernes : nouvelles découvertes dans l’Éocène d’Afrique du Nord. Geodiversitas, 38 (3), 355-434. http://dx.doi.org/10.5252/g2016n3a3

Références bibliographiques :

Adaci M, Tabuce R, Mebrouk F, Bensalah M, Fabre P-H, Hautier L, Jaeger J-J, Lazzari V, Mahboubi M, Marivaux L, Otero O, Peigné S & Tong H (2007). Nouveaux sites à vertébrés paléogènes dans la région des Gour Lazib (Sahara nord-occidental, Algérie). Comptes Rendus Palevol, 6, 535-544. http://dx.doi.org/10.1016/j.crpv.2007.09.001

Coster P, Benammi M, Mahboubi M, Tabuce R, Adaci M, Marivaux L, Bensalah M, Mahboubi S, Mahboubi A, Mebrouk F, Maameri C & Jaeger J-J (2012). Chronology of the Eocene continental deposits of Africa: magnetostratigraphy and biostratigraphy of the El Kohol and Glib Zegdou Formations. Geological Society of America Bulletin, 124, 1590-1606. http://dx.doi.org/10.1130/B30565.1

Maitre E, Sigé B & Escarguel G (2008). A new family of bats in the Paleogene of Europe: Systematics and implications for the origin of emballonurids and rhinolophoids. Neues Jahrbuch für Geologie und Paläontologie, Abhandlungen, 250, 199-216. http://dx.doi.org/10.1127/0077-7749/2008/0250-0199

Maitre E (2014). Western European middle Eocene to early Oligocene Chiroptera: systematics, phylogeny and paleoecology based on new material from the Quercy (France). Swiss journal of Palaeontology, 133, 141-242. http://dx.doi.org/10.1007/s13358-014-0069-3

Mebrouk F, Mahboubi M, Bessedik M & Feist M (1997). L’apport des charophytes à la stratigraphie des formations continentales paléogènes de l’Algérie. Geobios, 30 (2), 171-177. http://dx.doi.org/10.1016/S0016-6995(97)80221-5

Ravel A, Adaci M, Bensalah M, Mahboubi M, Mebrouk F, Essid EM, Marzougui W, Ammar HK, Charruault A-L, Lebrun R, Tabuce R, Vianey-Liaud M & Marivaux L (2015). New philisids (Mammalia, Chiroptera) from the Early- Middle Eocene of Algeria and Tunisia: new insight into the phylogeny, paleobiogeography and paleoecology of the Philisidae. Journal of Systematic Palaeontology, 13 (8), 691-709. http://dx.doi.org/10.1080/14772019.2014.941422

Sigé B. (1985). Les chiroptères Oligocènes du Fayum, Égypte. Geologica et Palaeontologica, 19, 161-189.

 

Les chauves-souris du Burkina-Faso

dimanche, novembre 13th, 2016

Les chauves-souris sont des espèces très peu étudiées au Burkina Faso. Nos connaissances sur ces espèces sont très limitées. Très peu de données sont disponibles sur leur diversité, leur distribution et leur mode de vie. Afin de mieux connaître ces animaux, nous avons pensé qu’il était nécessaire d’étudier d’abord leur diversité et leur répartition géographique. Pour ce faire, des chauves-souris ont été capturées avec des filets japonais et les données ajoutées à celles déjà disponibles pour l’analyse de leur diversité. Des cartes de distribution de chaque espèce ont été élaborées à partir des différentes localités dans lesquelles les espèces ont été capturées ou observées ce qui a permis l’analyse de la répartition géographique de chaque espèce à travers le pays.

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Filet de capture des chauves-souris

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La détermination des chauves-souris capturées peut commencer

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Chauves-souris dans des sachets de capture

Trois mille quatre cent quatre-vingt (3 480) spécimens répartis dans 166 localités et appartenant à 51 espèces (Annexe 1) ont été examinés. Les espèces examinées se répartissent entre 24 genres et 9 familles. Les insectivores ont une plus grande diversité spécifique comparée à celle des frugivores qui comptent une seule famille, celle des Pteropodidae (7 espèces). Chez les Insectivores, on compte 44 espèces réparties dans 8 familles dont celles des Vespertilionidae (17), suivi des Hipposideridae (7), des Molossidae (6), des Nycteridae (5), des Emballonuridae (3), des Rhinolophidae (3), des Rhinopomatidae (2) et des Megadermatidae (1). Epomophorus gambianus, Micropteropus pusillus et Nanonycteris veldkampii sont les trois frugivores les plus couramment rencontrées. Quant aux insectivores, ce sont Scotophilus leucogaster, Hipposideros ruber et Neoromicia guineensis.

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Les 9 familles de chauves-souris rencontrées au Burkina Faso

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Colonie d’Eidolon helvum

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Micropteropus pusillus

La distribution des espèces a montré que les chauves-souris sont présentes dans toutes les zones de végétation au Burkina Faso. Les Pteropodidae, les Hipposideridae, les Emballonuridae, les Nycteridae et les Molossidae sont les familles qui ont été localisées dans toutes les zones de végétation au Burkina Faso. Les Rhinolophidae sont absentes de la zone Nord-sahélienne mais sont présentes dans les autres zones de végétation. Les Vespertilionidae sont absentes dans la zone Sud-sahélienne mais sont présentes dans les autres zones de végétation. La famille des Rhinopomatidae, quant à elle, est présente aux extrémités Nord et Sud tandis que la famille des Megadermatidae n’est connue que de la partie Sud du pays.

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Carte de distribution

La richesse spécifique montre une différence entre la zone sahélienne et la zone soudanienne. Elle augmente globalement du Nord vers le Sud avec une richesse maximale dans l’extrême Sud-ouest. 18 espèces sont répertoriées dans la zone sahélienne tandis que 49 sont présentes dans la zone soudanienne. Elle montre également que la zone Sud-soudanienne se distingue des autres zones climatiques. 47 espèces y sont présentes tandis que 27 sont présentes dans la zone Nord-soudanienne. La zone Nord-sahélienne compte 15 espèces. La plus faible richesse spécifique a été répertoriée dans la zone Sud-sahélienne qui compte 9 espèces.

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Carte de richesse spécifique

Malika Kangoye (texte et photos)

Remerciements
Ce travail est dédié à la mémoire du professeur Elisabeth K.V. Kalko. Nous tenons à remercier le projet BIOTA West (Biodiversity Monitoring Transect Analysis) qui a financé cette étude. Nous remercions également le Ministère de l’Environnement ainsi que les chauffeurs et les techniciens qui nous ont accompagnés sur le terrain et aidés à la capture des chauves-souris. Nous remercions Jakob Fahr pour la confirmation de l’identification des espèces et Laurent Granjon pour les données qu’il nous a fournies. Ce travail a été réalisé à l’Université Ouaga I Pr Joseph Ki-Zerbo au Burkina Faso avec le soutien du Centre National de l’Information de l’Orientation Scolaire, Professionnelle et des Bourses (CIOSPB). Je tiens à les remercier de m’avoir encadrée et de m’avoir soutenue financièrement.

Annexe 1
Liste des 51 espèces de chauves-souris recensées au Burkina-Faso

Emballonuridae
Coleura afra (Peters, 1852)
Taphozous nudiventris (Cretzschmar, 1830)
Taphozous perforatus (E. Geoffroy St.-Hilaire, 1818)

Hipposideridae
Asellia tridens (E. Geoffroy St.-Hilaire, 1813)
Hipposideros abae
(J.A. Allen, 1917)
Hipposideros caffer (Sundevall, 1846)
Hipposideros cyclops (Temminck, 1853)
Hipposideros jonesi (Hayman, 1947)
Hipposideros ruber (Noack, 1893)
Hipposideros vittatus (Peters, 1852)

Megadermatidae
Lavia frons (E. Geoffroy St.-Hilaire, 1810)

Molossidae
Chaerephon major (Trouessart, 1897)
Chaerephon nigeriae (Thomas, 1913)
Chaerephon pumilus (Cretzschmar, 1826)
Mops condylurus (A. Smith, 1833)
Mops demonstrator (Thomas, 1903)
Mops midas (Sundevall, 1843)

Nycteridae
Nycteris gambiensis (K. Andersen, 1912)
Nycteris grandis (Peters, 1865)
Nycteris hispida (Schreber, 1774)
Nycteris macrotis (Dobson, 1876)
Nycteris thebaica (E. Geoffroy St.-Hilaire, 1818)

Pteropodidae
Eidolon helvum (Kerr, 1792)
Epomophorus gambianus (Ogilby, 1835)
Hypsignathus monstrosus H. Allen, 1862
Lissonycteris angolensis (Bocage, 1898)
Micropteropus pusillus (Peters, 1868)
Nanonycteris veldkampii (Jentink, 1888)
Rousettus aegyptiacus (E. Geoffroy St.-Hilaire, 1810)

Rhinolophidae
Rhinolophus alcyone
(Temminck, 1853)
Rhinolophus fumigatus (Rüppell, 1842)
Rhinolophus landeri (Martin, 1838)

Rhinopomatidae
Rhinopoma cystops (Thomas, 1903)
Rhinopoma microphyllum (Brünnich, 1782)

Verspertilionidae
Glauconycteris variegata (Tomes, 1861)
Myotis bocagii (Peters, 1870)
Neoromicia capensis (A. Smith, 1829)
Neoromicia guineensis (Bocage, 1889)
Neoromicia nana (Peters, 1852)
Neoromicia rendalli (Thomas, 1889)
Neoromicia somalica (Thomas, 1901)
Nycticeinops schlieffenii (Peters, 1859)
Pipistrellus deserti (Thomas, 1902)
Pipistrellus inexspectatus (Aellen, 1959)
Pipistrellus nanulus (Thomas, 1904)
Pipistrellus rusticus (Tomes, 1861)
Scotoecus albofuscus (Thomas, 1890)
Scotoecus hirundo (de Winton, 1899)
Scotophilus dinganii (A. Smith, 1833)
Scotophilus leucogaster (Cretzschmar, 1826)
Scotophilus viridis (Peters, 1852)

Rétrospective 2014

jeudi, janvier 1st, 2015
2014 aura été une année riche pour le Chiroblog, avec 14 articles et 15 contributeurs sur des sujets très variés ! Après une sélection d’articles scientifiques en Février, nous vous avons proposé de nombreux sujets liés à la conservation des chiroptères : risques de l’ivermectine par Jade, micro-habitats d’arbres par Baptiste, pollution lumineuse par Aurélie, trajectographie par Charlotte, échantillonage acoustique en forêt par Jérémy ou encore prédation de lichis à Madagascar par Rado. Philippe nous a parlé de ses suivis de populations en Albanie, Fiona, Céline et Benjamin dans les petites îles méditerannéennes et Marguerite et Vincent présenté les activités du Groupe Chiroptères Guyane. Pour ce qui est de la systématique, Sébastien et Benjamin nous ont présenté la nouvelle espèce de Minioptère décrite pour le Maghreb et Antony nous a parlé de ses travaux sur les fossiles de Rhinolophes Troglodytes en Chine. Dans un registre comportemental, Sébastien nous a présenté le rôle de l’écholocation dans le choix du partenaire chez les Rhinolophes. Merci beaucoup à tous les contributeurs pour leur participation à la vie de blog. Nous attendons avec impatience les nouveaux articles pour l’année 2015 !
Yann pour l’équipe du Chiroblog

Prédation de lichis par des chauves-souris frugivores à Madagascar

samedi, mai 31st, 2014

Le volume total de litchis sur le marché international est d’environ 100.000 tonnes par an. Un tiers de celui-ci va vers le marché européen et est fourni par l’Afrique du Sud et Madagascar. Madagascar occupe la troisième position des principaux pays producteurs de litchis après la Chine et l’Inde. 70% de sa récolte assure la demande européenne en litchis (Menlez, 2002). L’exportation de litchis constitue une source de devises importante pour Madagascar, génère un chiffre d’affaires d’environ 30 millions d’euros par an et fournit un revenu saisonnier pour 30.000 foyers environs (OMEF 2007). La production de litchis se trouve principalement dans la partie Est et Sud-Est de Madagascar où les conditions climatiques sont propices à la plantation de cette espèce.

Dans certaines régions de Madagascar, les chauves-souris frugivores (Pteropodidae) se nourrissent de litchis. Les niveaux de prédation infligent des dommages sur les récoltes et indiscutablement sur les revenus annuels des paysans. Ces espèces menacées et endémiques bénéficient d’une protection mais des persécutions se produisent. Ces dernières ont été confortés par le gouvernement maurien en dépit du fait que les chauves-souris soient protégées par des lois (Jenkins et Tatayah 2009). Dans les régions Est de Madagascar, les cultivateurs ont recours à plusieurs méthodes pour minimiser la prédation des chauves-souris sur les litchis comme la chasse et l’abatage par de longs bâtons des chauves-souris prenant les fruits de Dimocarpus longan (Andrianaivoarivelo et al ; 2007). Ces moyens de destructions sont communément utilisés depuis longtemps. Cependant, des recherches sont nécessaires pour mieux comprendre les différents facteurs influant la productivité des litchis puisque les chauves-souris frugivores ne sont pas seulement les causes des pertes en récolte mais il est possible que d’autres facteurs interviennent. A l’heure actuelle, aucune donnée n’est encore disponible que ce soit sur les facteurs abiotiques que biotiques (animaux frugivores) qui en fait constitue le but principal de la présente recherche.

L’étude a été menée pendant la saison humide du mois de Novembre 2007 et de Janvier 2008 dans deux localités différentes avec deux transects additionnels réalisés sur d’autres sites. Les investigations détaillées ont été réalisées à l’extrême Sud-est de Madagascar dans le Fokontany d’Amborabao (District de Tolagnaro, Région Anosy) entre le mois de Novembre et Décembre 2007 et au Centre Est de Madagascar au sein du District d’Anosibe An’Ala (Région Alaotra Mangoro) de Décembre 2007 à Janvier 2008. La première ligne de transect a été réalisé le long de la route nationale de la partie Est de l’île entre Vavatenina , Soanierana Ivongo et Brickaville ( Région d’Atsinanana et d’Analanjirofo). Les deux lignes de transects ont été menées en Novembre et Décembre 2008.

Les propriétaires des pieds de litchis rapportent que des facteurs abiotiques peuvent intervenir dans la productivité de litchis tels que l’insuffisance de précipitation, le faible taux d’humidité ou encore les vents violents pendant les développements des fruits. Les chauves-souris frugivores causent des dommages importants sur les litchis à Tolagnaro, un de nos quatre sites d’études. Les évaluations sont basées sur des interviews réalisées auprès des producteurs de litchis mais aussi en évaluant directement le nombre de fruits endommagés par les chauves-souris frugivores se trouvant sous les pieds des litchis. A Tolagnaro, le nombre de fruits endommagés par les chauves-souris par jour est en moyenne de 78 ± 140 (n = 11 pieds), ce qui représente environ 22.1 % à 64.0 % de la production. La perte est estimée entre 12.60$ et 21.50$ par pied. Les principaux facteurs probables influençant la gravité du conflit entre les producteurs de litchis et les chauves-souris frugivores sont : (i) la distance entre les gites des chauves-souris et les vergers (ii) le nombre de fruits portés par pied. Certains cultivateurs à Tolagnaro utilisent des épouvantails et cloches afin de dissuader les Pteropus rufus se nourrissant sur les litchis, mais aucune évidence n’a été trouvée dans l’autre site d’étude quant à la fiabilité de ces différentes méthodes utilisées pour minimiser les dommages induits par ces mammifères volants. Des investigations pour trouver des méthodes de contrôle non-destructives afin de minimiser les dommages occasionnés par les chauves-souris s’avèrent d’une grande priorité pour épargner ces espèces de toutes sortes de persécutions humaines.

Les traces de dents d’Eidolon dupreanum sur les fruits de litchis dans les vergers d’ Anosibe An’Ala
© Radosoa A. Andrianaivoarivelo.

Rousettus madagascariensis (Rousette de Madagascar)
© Radosoa A. Andrianaivoarivelo

Radosoa pour le Chiroblog

Références bibliographiques
Andrianaivoarivelo, R.A., Ramilijaona, O.R. and Andriafidison, D. (2007) Rousettus madagascariensis Grandidier 1929 feeding on Dimnocarpus longan in Madagascar. African Bat Conservation News, 11, 3-4.

Jenkins, R. K. B. and Tatayah, V. 2009. Flying foxes (pteropodidae: pteropus) in the western Indian ocean: a new regional initiative. Observations, discussions and updates. African Bat Conservation News. 21: 2-3.

Menzel, C. 2002. The lychee crop in Asia and the Pacific. Maroochy Research Station, Queensland Department of Primary Industries, po box 5083, scmc, nambour, qld. 4560, Australia, Rap Publication. 16: 108.

OMEF, 2007. Observatoire Malgache de l’Emploi et de la Formation professionnelle continue et entrepreneurial. Marché de la filière litchi. Source : PROSI Magasine, novembre 1998, N°358, Diversification Agricole.

 

Description d’une nouvelle espèce de Minioptère dans l’ouest Paléarctique

lundi, mai 5th, 2014

La dernière décennie a vu bon nombre de nouvelles espèces de Chiroptères décrites, y compris dans l’ouest du Paléarctique. Parmi ces espèces nouvellement décrites, une large majorité constitue ce que l’on appelle des espèces cryptiques, c’est-a-dire des espèces qui sont morphologiquement très proches d’une ou plusieurs autres espèces. Ces fortes similarités morphologiques sont les raisons pour lesquelles ces espèces ont échappées (au sens figuré du terme) aux taxonomistes traditionnels utilisant très souvent uniquement des caractères morphologiques pour identifier et différencier les espèces.

Dans l’étude tout juste publiée dans la Revue internationale Zootaxa, nous avons utilisé une approche intégrative combinant des analyses cranio-dentaires, des marqueurs moléculaires mitochondriaux et nucléaires ainsi que des données acoustiques pour démontrer la présence dans le genre Miniopterus d’une espèce cryptique en provenance du Maghreb. Cette espèce était auparavant reconnue en tant que Miniopterus schreibersii (Kuhl, 1817). Miniopterus maghrebensis sp. nov. est différencié de M. schreibersii sensu stricto sur la base de caractères crâniaux ainsi que des marqueurs moléculaires mitochondriaux et des microsatellites. Bien que de petites différences morphologiques externes et acoustiques aient été notées entre les deux espèces, ces critères à eux seuls ne permettent pas d’identifier de manière fiable les animaux sur le terrain. Sur la base d’identifications morphologiques et/ou génétiques de spécimens, M. maghrebensis sp. nov. s’étends du nord du Maroc jusqu’au sud des montagnes du Haut Atlas et au nord de la Tunisie. Cette nouvelle espèce cryptique est trouvée en sympatrie avec M. schreibersii s.str. près des régions côtières d’Afrique du Nord.

Le PDF de l’article entier avec entre autres des photos d’individus de la nouvelle espèce et des données acoustiques est disponible gratuitement en cliquant sur le lien suivant : http://www.mapress.com/zootaxa/2014/f/zt03794p124.pdf

Sébastien & Benjamin (au nom de tous les coauteurs).

Référence bibliographique
Puechmaille SJ, Allegrini B, Benda P, Gürün K, Šrámek J, Ibañez C, Juste J, Bilgin R (2014) A new species of the Miniopterus schreibersii species complex (Chiroptera: Miniopteridae) from the Maghreb Region, North Africa. Zootaxa, 3794, 108-124.

 

Afribats: une plate-forme naturaliste internet sur les chauves-souris d’Afrique

lundi, décembre 9th, 2013

AfriBats est une plate-forme naturaliste collaborative qui a pour sujet les chauves-souris d’Afrique. C’est un réseau coordonné par Jakob Fahr et endorsé par l’UICN Bat Specialist Group et Bat Conservation International. Le but de ce projet est de mobiliser les connaissances des amateurs et professionnels pour mieux connaître et mieux protéger les Chiroptères Africains. Le continent Africain et les îles environnantes comptant presque de 300 espèces mais leur distribution géographique reste très peu connue. Plus d’un tiers des espèces sont menacées, avec la perte d’habitats, le dérangement et la destruction des gîtes, la chasse pour la viande de gibier, l’utilisation des terres et des pesticides. Les données collectées dans le cadre du projet sont des éléments précieux pour la conduite de projets scientifiques et d’actions de conservation.

De nombreuses fonctionnalités sont disponibles sur le réseau AfriBats, notamment des cartes de distribution de l’UICN et des fiches espèces. Une des particularités du projet est le fonctionnement en plate-forme collaborative. Vous pouvez mettre en ligne vos clichés et vos enregistrements acoustiques de chauves-souris, les géolocaliser à l’aide des coordonnées GPS ou sur une carte. De plus, vous pouvez ajouter de nombreuses informations parallèles sur les observations (habitat, décompte, sexe, âge, longueur d’avant-bras et masse corporelle). En cas de doute sur l’identification, un outil basé sur les cartes de répartition – l’Identotron – suggère des identifications potentielles. En parallèle, la communauté AfriBats peut être sollicitée pour affiner votre observation, par exemple d’identification au niveau du genre à une identification au niveau spécifique.

Pour rejoindre le réseau et partager vos données, vous pouvez créer un nouveau compte ou vous enregistrer avec votre compte Google, Facebook, Flickl, Yahoo ou Twitter. Vous pouvez alors ajouter vos clichés depuis le disque dur ou depuis vos comptes Facebook, Flick ou Yahoo. Des applications pour iPhone et Androïd sont également disponibles. Si vous l’autorisez, les clichés seront partagés sur l’Encyclopedia of Life (Eol) et les données partagés sur le Global Biodiversity Information Facility (GBIF). En résumé, cette plate-forme naturaliste constitue un outil unique pour favoriser la diffusion des données et des connaissances, dans l’intérêt du grand public et aussi de la recherche scientifique.

Pour plus d’informations, téléchargez le flyer ou rendez-vous sur le site internet d’Afribats.

Yann & Jakob pour le Chiroblog

Epomophorus gambianus (Burkina Faso) (c) Jakob Fahr

Myotis welwitschii (Guinée) (c) Piotr Naskrecki

Pipistrellus tenuipinnis (Côte d’Ivoire) (c) Jakob Fahr

Mops condylurus (Bénin) (c) Jakob Fahr

Systématique et phylogéographie des chauves-souris frugivores d’Afrique (Chiroptera, Epomophorinae) – zoom sur les travaux de thèse de Nicolas Nesi

lundi, novembre 11th, 2013

Les Pteropodidae (ou Megachiroptères) constituent l’une des familles les plus diversifiées de chiroptères (environ 190 espèces). Ils présentent des caractéristiques morphologiques particulières telles qu’une face avec un museau allongé, de grands yeux, et de petites oreilles qui les distinguent facilement des autres chauves-souris. Cette famille contient les plus grandes chauves-souris connues (Pteropus vampyrus, envergure 1.7 m) mais également des espèces relativement petites (Syconycteris hobbit, avant-bras 50 mm). Contrairement aux autres chauves-souris qui s’orientent la nuit grâce à un système d’écholocation (« Microchiroptère »), les Pteropodidae possèdent une très bonne vision nocturne grâce à une membrane réfléchissante située au fond de l’œil qui amplifie la lumière (tapetum lucidum). Seul le genre Rousettus vivant dans les grottes, dispose d’un système d’écholocation qui repose sur l’émission d’ultrasons créés par des claquements de langue. Toutes les espèces de ce groupe ont un régime alimentaire frugivore et/ou nectarivore et sont présentent dans les régions tropicales et subtropicales de l’Ancien monde, de l’Afrique à l’Australie et les îles du Pacifique en passant par l’Inde et le Sud-Est asiatique.

En Afrique sub-saharienne on trouve 24 espèces de Pteropodidae appartenant à la sous-famille africaines des Epomophorinae plus 3 espèces appartenant à la sous-famille des Rousettinae. Les caractéristiques les plus remarquables des Epomophorinae sont la présence de plis palataux qui correspondent aux formes que prend la peau au niveau du palais. Le pattern des plis palataux est unique pour la grande majorité des espèces d’Epomophorinae ce qui permet leur identification sur le terrain (Bergmans, 1987 ; Fig. 1).


Figure 1: Plis palataux d’Epomops franqueti

La seconde particularité chez ce groupe est la présence de caractères sexuels secondaires chez les mâles adultes. Chez les espèces appartenant à la tribu des Epomophorini, les caractères sexuels secondaires correspondent à des touffes de poils colorées et érectiles au niveau des épaules (sauf chez H. monstrosus) et à des sacs pharyngaux utilisés pour émettre de puissants cris ressemblant aux chants des grenouilles durant la parade nuptiale (Fig. 2). Pour les espèces appartenant à la tribu des Myonycterini ils se traduisent par une collerette de poils colorés entourant le cou de l’animal (Fig. 3). Comme chez de nombreux autres groupes de chauves-souris, les Epomophorinae ont été associées à la circulation sauvage de virus émergents chez l’homme (Coronaviridae, Paramyxoviridae et Filoviridae notamment). Plus particulièrement, trois d’entre elles (Epomops franqueti, Hypsignathus monstrosus et Myonycteris torquata) ont été identifiées comme porteuses du virus de la fièvre hémorragique Ebola responsable de plusieurs épidémies humaines en Afrique centrale au cours des dernières décennies (Leroy et al., 2005).

Figure 2: Epomops buettikoferi male adulte (Epomophorini, Côte d’Ivoire) avec ses épaulettes déployées.

Figure 3: Myonycteris leptodon male adulte (Myonycterini, Côte d’Ivoire) avec sa collerette.

Mon sujet de thèse a portée l’étude des relations évolutives des chauves-souris africaine de la sous-famille des Epomophorinae et sur l’analyse phylogéographique des espèces distribuées en Afrique de l’Ouest et Afrique centrale. Les objectifs étaient de faciliter l’identification des chauves-souris par l’approche des codes-barres moléculaires (Barcode), de mieux comprendre leur évolution, avec un intérêt tout particulier pour la positon phylogénétique des taxons étudiés en virologie, et de tester la structuration géographique des espèces.

Au cours de ce travail, deux gènes mitochondriaux (Cytb et CO1) ont été séquencés pour 1142 spécimens collectés dans plusieurs pays d’Afrique (République centrafricaine, Gabon, Cameroun, Côte d’Ivoire, RDC…). L’analyse de ces données et la comparaison avec le signal du génome nucléaire ont révélé que les codes-barres mitochondriaux ne sont pas efficaces pour distinguer les huit espèces actuellement reconnues dans le complexe Epomophorus / Epomops dobsonii / Micropteropus (voir Nesi et al. 2011). Ils permettent cependant de caractériser les 18 autres espèces d’Epomophorinae, ainsi que plusieurs sous-espèces. Le pattern mitochondrial polyphylétique trouvée dans le complexe Epomophorus / Epomops dobsonii / Micropteropus et l’étude des flux de gènes sous un modèle d’isolation/migration (IM) ont suggéré des évènements passées et/ou actuel d’hybridation inter-spécifique et une spéciation « en cours » chez la radiation de ce complexe.

Une reconstruction phylogénétique reposant sur 13 gènes (plus de 11000 nt) et un échantillonnage taxonomique comprenant 47 spécimens représentant la quasi-totalité des espèces africaines connues, a mis en évidence plusieurs clades robustes et fiables, ce qui nous a permis de proposer une nouvelle classification des chauves-souris frugivores d’Afrique. Dans sa nouvelle définition, la sous-famille Epomophorinae contient six tribus (Epomophorini, Myonycterini, Plerotini, Rousettini, Scotonycterini et Stenonycterini) au lieu des quatre initialement reconnues. Stenonycteris est reconnus comme un genre différent du genre Rousettus et définie la nouvelle tribu des Stenonycterini incluant une seule espèce, S. lanosus. Ce résultat suggère que l’écholocation chez les Pteropodidae aurait été acquise de manière indépendante chez le genre Rousettus et le genre Stenonycteris, probablement en lien avec leur mode de vie cavernicole, ou bien que ce caractère fut perdu chez l’ancêtre commun de la tribu des Epomophorini et des Myonycterini probablement suite au changement d’un mode de vie cavernicole à forestier.

Des changements taxonomiques ont été décrits dans la plupart des genres (Myonycteris, Megaloglossus, Scotonycteris). Par exemple l’espèce Myonycteris leptodon a été réhabilitée et une nouvelle espèce, Megaloglossus azagnyi a été décrite en Afrique de l’Ouest (Nesi et al. 2013). Les analyses phylogéographiques ont révélé que la plupart des espèces présentaient une forte structuration entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, à l’exception de quatre espèces possédant une meilleure capacité de dispersion : Hypsignathus monstrosus, grâce à sa grande taille ; Epomophorus gambianus, Micropteropus pusillus et Nanonycteris veldkampii, en raison de leur adaptation à la savane. Nos résultats ont montré que les différentes espèces d’Epomophorinae, et notamment les réservoirs du virus Ebola, ont évolué différemment face aux changements climatiques du Plio-Pléistocène.

Nicolas pour le Chiroblog

Filet utilisé pour la capture des chauves-souris frugivores en forêt tropicales (Epomops).

Références bibliographiques

Bergmans, W., (1988). Taxonomy and Biogeography of African fruit bats (Mammalia, Megachiroptera). 1. General introduction; Material and Methods; Results: The genus Epomophorus Bennett, 1836. Beaufortia, 38, 75-146.

Javier, J. B., Alvarez, Y., Tabarés, E., Garrido-Pertierra, A., Ibáñez, C., Bautista, J.M., (1999). Phylogeography of African fruitbats (Megachiroptera). Molecular Phylogenetics and Evolution, 13, 596-604.

Leroy, E., Kumulungui, B., Pourrut, X., Rouquet, P., Hassanin, A., Yaba, P., Délicat, A., Paweska, J.T., Gonzalez, J-P., Swanepoel, R. (2005). Fruit bat as reservoirs of Ebola virus. Nature, 438, 575-6.

Nesi, N., Nakouné, E., Cruaud, C., & Hassanin, A. (2011). DNA barcoding of African fruit bats (Mammalia, Pteropodidae). The mitochondrial genome does not provide a reliable discrimination between Epomophorus gambianus and Micropteropus pusillus. Comptes rendus biologies, 334(7), 544–54.

Nesi, N., Kadjo, B., Pourrut, X., Leroy, E., Pomgombo Shongo C., Cruaud C., Hassanin A., (2013). Molecular systematics and phylogeography of the tribe Myonycterini (Mammalia, Pteropodidae) inferred from mitochondrial and nuclear markers. Molecular phylogenetics and Evolution, 66, 126-37.

Origine et radiation des Chiroptères – zoom sur les travaux de thèse d’Anthony Ravel

vendredi, juillet 5th, 2013

Parmi les mammifères placentaires, les chiroptères sont les seuls dotés à la fois du vol battu et de l’écholocation. Ces deux adaptations-clés semblent avoir largement contribué au succès évolutif du groupe qui représente aujourd’hui près de 20% de la diversité mammalienne (seconde position après les rongeurs). De plus, les chiroptères constituent un groupe très cosmopolite dont l’aire de répartition s’étend à l’ensemble du globe, excepté les régions aux latitudes les plus extrêmes. Le registre fossile attribué aux chiroptères a permis d’identifier une radiation initiale qualifiée d’ « explosive ». En effet, les plus anciens fossiles révèlent un ensemble de familles éteintes apparaissant sur presque tous les continents (excepté l’Antarctique) dès le début de l’Éocène (soit environ -54Ma). Ces chauves-souris très anciennes représentent pour la plupart des formes primitives qui se différencient des chauves-souris modernes par certains aspects (morphologie dentaire, articulation du coude et de l’épaule, etc.…). Pourtant, de manière quasi-synchrone, plusieurs représentants appartenant aux principaux groupes de chiroptères actuels (Rhinolophoidea et Vespertilionoidea) sont connus en Tunisie. De ce fait, l’Afrique du Nord semble avoir été une zone géographique aux lourdes implications dans l’origine et la dispersion des formes modernes. Cependant la rareté du matériel fossile pour les chiroptères paléogènes soulève de nombreuses questions sur les modalités évolutives de la radiation et de la dispersion des premières formes modernes.

Mon sujet de thèse s’est focalisé sur l’étude de nouveaux fossiles de chiroptères provenant de localités éocènes situées en Afrique du Nord et en Asie du Sud. Une analyse systématique a permis l’identification de 18 nouvelles espèces fossiles réparties dans 7 familles modernes (Rhinolophidae, Rhinopomatidae, Hipposideridae, Necromantidae, Emballonuridae, Nycteridae, Philisidae et Vespertilionidae). Une approche phylogénétique du matériel a mis en évidence deux axes majeurs de dispersions qui ont pris place il y a environ 40 Ma : une phase Est-Ouest depuis l’Asie de l’Est jusqu’en Europe (impliquant uniquement les Rhinolophidae) et une phase Nord-Sud depuis l’Afrique du nord vers l’Europe (impliquant Hipposideridae et Emballonuridae). L’étude de la morphologie dentaire de chacune des espèces étudiées, de leur taille estimée et de la taphonomie (études du processus de fossilisation) des sites fossilifères a permis de mieux cerner le contexte paléo-écologique de ces chiroptères paléogènes. Dans des conditions paléo-climatiques tropicales ou subtropicales favorables à la prolifération d’insectes, les microchiroptères, pour la plupart insectivores, avaient à disposition une ressource abondante. Mais une telle richesse spécifique, parfois très localisée comme à Chambi, devait également entrainer une forte compétition interspécifique qui a probablement été un facteur déterminant dans les événements de radiation et de dispersion.

Depuis la fin de ma thèse, j’élargis ma thématique sur un aspect plus paléo-écologique. J’élabore ainsi un projet qui a trait directement aux problématiques liées à l’écholocation. Cette capacité a-t-elle été acquise une seule fois chez les chiroptères puis perdue plus tard chez les mégachiroptères ou a-t-elle été acquise au moins deux fois de manière convergente ? L’écholocation est-elle apparue avant le vol battu ou après ? Est-ce que le vol et l’écholocation ont évolué de manière parallèle ? Grâce aux nouvelles techniques d’imagerie 3D, il est maintenant possible d’étudier en détail le système auditif des chiroptères fossiles ce qui apportera de précieuses informations sur l’origine et l’évolution de l’écholocation au sein des chiroptères.

Anthony pour le Chiroblog

Site de fouille dans les Gour Lazib (Algérie)

Dans le Quercy (France) on trouve également des fossiles de chiroptères dans les phosphatières.

Etudes des fossiles de chiroptères provenant de Chine au Carnegi Museum of Natural History de Pittsburgh (USA).

Des chauves souris fossiles carnivores ?

mercredi, février 6th, 2013

C’est en Tunisie, sur le Djebel Chambi situé dans la région de Kasserine, que l’équipe de paléontologie de Montpellier a retrouvé un spécimen fossile de «microchiroptère» de très grande taille vieux d’environ 50 millions d’années. L’unique dent de l’espèce Witwatia sigei a cependant révélé de nombreuses et importantes informations sur l’histoire évolutive des chauves souris en Afrique du Nord. Cette zone géographique est connue pour avoir été le berceau d’une famille endémique et très ancienne que l’on nomme les Philisidae (considérés comme des vespertilionoïdes archaïques). Leur histoire s’étale sur plus de 20 Millions d’années, soit depuis l’Eocène inférieur (environ -50 Ma) à l’Oligocène supérieur (environ -20 Ma). Les Philisidae ont la particularité de regrouper des spécimens de très grandes tailles dont le poids était équivalent au plus grosses chauves souris carnivores actuelles (+ de 100g comme Macroderma gigas, Vampyrum spectrum ou encore Scotophilus gigas). L’analyse de la morphologie de la dent nous apprend que la chauve-souris fossile retrouvée en Tunisie était capable de chasser de petits vertébrés ou du moins d’avoir un régime plus opportuniste que les petits chiroptères fossiles insectivores de la même époque (Ravel 2012). Un autre fossile de chauve-souris de très grande taille et carnivore est découvert dans le Sud Ouest de la France, dans le Quercy (Sigé 2011). L’auteur de cet étude a créé la famille des Necromantidae qui comme les Philisidae regroupe des espèces fossiles de grandes tailles dans le Paléogène européen (soit entre 43 et 29 Million d’années). Ces découvertes démontrent l’acquisition précoce de régimes alimentaires variés et convergents dans les périodes les plus anciennes de l’histoire des chiroptères modernes.

Anthony Ravel

Références :

Ravel, A., Marivaux, L., Tabuce, R., Ben Haj Ali, M., Essid EL M., et Vianey-Liaud, M. (2012). A new large philisid (Mammalia, Chiroptera, Vespertilionoidea) from the late Early Eocene of Chambi, Tunisia. Palaeontology, 55(5), 1035-1041.
Accessible sur: http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1475-4983.2012.01160.x/pdf

Sigé, B. (2011). Cryptobune nov. gen., chiroptère carnivore des phosphorites du Quercy, SW France. Bulletin de la Société d’Histoire naturelle de Toulouse, 147, 47-54.

Africhiro : une expédition chiroptérologique en Afrique

dimanche, avril 8th, 2012

Il reste de nombreuses connaissances à acquérir sur la chiroptérofaune d’Afrique de l’Ouest, notamment sur la répartition et l’écologie de ces Mammifères. Avec l’accord des autorités locales et l’appui scientifique de Jakob Fahr, une prospection d’une durée de 5 mois de novembre 2010 à mars 2011, dans trois pays d’Afrique de l’Ouest a été menée. Une collaboration a été dévéloppé en Mauritanie avec le Parc National du Diawling, au Sénégal avec le Ministère des Eaux et Forêts et la LPO Mission Internationale et au Mali avec le Ministère des Eaux et Forêts et Mille Traces en France basée en Vercors.

Ainsi, 407 individus sur 54 soirées de capture, de 34 espèces différentes ont pu être capturés (avec les autorisations adéquates), mesurés et identifiés lors de cette étude. De plus, 25 gîtes accueillant des colonies de chauves-souris ont pu être décrits. Des résultats concernant la génétique et l’acoustique des chauves-souris étudiées sont en cours.

Si le travail d’acquisition des connaissances sur les espèces de chauves-souris est nécessaire en Afrique de l’Ouest, il sera indispensable d’y coupler un programme de mise en protection de certains gîtes, notamment de colonies à effectifs notables. De plus, une sensibilisation sur ces Mammifères auprès de la population locale demeure un aspect incontournable de la conservation des Chiroptères en Afrique de l’Ouest, spécialement pour les espèces troglophiles.

Plus d’infos pour le blog créé pour ce projet : africhiro.canalblog.com

Nicolas & Vanessa

Colonie de Rhinolophus fumigatus de 1200 individus au sein d’un baobab au Sénégal, dans la région de Joal-Fadiouth.

Une espèce emblématique de la chiroptérofaune d’Afrique de l’Ouest: Lavia frons ou chauve-souris à ailes orangées.