Pollution lumineuse: zoom sur les travaux de thèse d’Aurélie Lacoeuilhe

La lumière artificielle est suspectée d’interférer avec les facteurs qui contrôlent l’activité de chasse. D’une part, elle peut influencer la phénologie des proies des chiroptères (Rydell et al. 1996; Gaisler et al. 1998; Dietz et al. 2009). D’autre part, elle peut influencer le comportement de chasse des chiroptères. Il a ainsi déjà été noté par exemple que le moment de la sortie du gîte pouvait être affecté par la lumière (Jones & Rydell 1994; Downs et al. 2003). Nous avons donc analysé l’activité des chiroptères au cours de la première moitié de la nuit (période de plus forte activité). Nous faisons l’hypothèse qu’en fonction de leur sensibilité à la lumière artificielle, les espèces puissent avoir des patterns d’activités différentes. L’effet de l’intensité lumineuse a été testé pour plusieurs espèces que nous avons détectées sur un site en zone Natura 2000 dans l’estuaire de la Loire. En bordure de cette zone Natura 2000 est présente une centrale de production électrique (thermique) et des villages, tous deux responsables d’une « pollution lumineuse » diffuse. Nous avons donc étudié l’impact de relativement faibles intensités d’éclairage (plus de trois quart des relevés ont été réalisé dans des environnement dont l’intensité ne dépasse pas les 5 lux) sur l’activité de chasse de plusieurs espèces en zone semi-naturelle (pâturage avec fort maillage de haie).

Deux groupes ont ainsi été obtenus: 5 espèces tolérantes à la lumière (Pipistrellus pipistrellus, Pipistrellus kuhlii, Eptesicus serotinus, Nyctalus noctula et Pipistrellus pygmaeus) dont l’activité augmente en fonction de l’intensité lumineuse et 3 taxons intolérants à la lumière (Nyctalus leisleri, Myotis spp. et Plecotus spp.) dont l’activité diminue avec l’intensité lumineuse. Pour deux espèces nous n’avons pas trouvé de réponse significative (Barbastella barbastellus et Pipistrellus nathusii).

Nous avons donc montré que même de faibles ou moyennes intensités semblent avoir un impact sur l’activité des chiroptères. Dans un deuxième temps, nous avons testé l’influence du type d’éclairage sur chacune des espèces détectées. L’intensité et le type des éclairages étant corrélées, nous n’avons pas pu distinguer les effets des deux caractéristiques, celles-ci étant trop liées. Nous avons obtenu des effets contrastés pour les espèces tolérantes. L’activité de chasse de la Pipistrelle commune et la Pipistrelle de Kuhl augmente avec la lumière blanche et la lumière orange mais de façon plus importante pour la lumière blanche. En revanche, la Noctule commune semble, de façon significative, être négativement influencée par la lumière blanche et la Sérotine commune par la lumière orange. Toutefois, les autres résultats ne sont pas significatifs peut être en partie liée à une taille d’échantillon « modeste » pour ces espèces. Si les résultats concernant les pipistrelles commune et de Kuhl ne sont pas surprenants et sont cohérents avec la littérature, l’interprétation des résultats concernant les autres espèces est plus difficile et nécessite des études supplémentaires pour confirmer ces résultats.

A notre connaissance, notre étude est la première qui s’intéresse à l’influence de la pollution lumineuse en milieu semi-naturel et qui étudie l’influence des faibles intensités lumineuses (entre 0 et 5 lux). La littérature nous renseigne actuellement en effet seulement sur les espèces capables de chasser sous les éclairages à 25-50lux. A titre d’exemple, une nuit de pleine lune dans des conditions claires présente une intensité lumineuse comprise entre 0,1 et 0,3 lux et une rue éclairée environ 15 lux (Gaston et al. 2013).

Nos résultats soulignent l’importance de poursuivre les études sur ce sujet. Puisqu’ils ont une influence sur l’activité de certaines espèces de chiroptères, le spectre de la lumière (couleur) et le type de lumière sont des éléments à également prendre en compte dans les mesures de gestion (Davies et al. 2013). Dans le cadre de la réflexion portant sur le réseau écologique Trames Verte et Bleue, il devient nécessaire d’ajouter une composante « Trame noire », qui aurait pour objectif de créer et protéger des zones sombres ou noires (Gaston 2013). Cette « Trame noire », permettrait d’étendre les territoires de chasse et d’augmenter les zones de transit pour les espèces intolérantes notamment. Ce réseau nocturne pourrait rendre efficace la Trame Verte et Bleue pour les chiroptères mais aussi de nombreux autres animaux nocturnes et donc jouer un rôle important pour leur conservation.

Ces résultats sont publiés dans la revue PlosOne : Lacoeuilhe A., Machon N., Julien J.F., Le Bocq A., Kerbiriou C. The influence of low intensities of light pollution on bat communities in a semi-natural context. PlosOne 9(10): e103042. doi:10.1371/journal.pone.0103042

Vous pouvez également consulter la thèse d’Aurélie intitulée « Gestion de la biodiversité sur les sites anthropisés : de l’échelle des sites d’entreprises à celle du paysage »

Aurélie pour le Chiroblog

Références bibliographiques

Rydell, J., Entwistle, A., & Racey, P. A. 1996. Timing of foraging flights of three species of bats in relation to insect activity and predation risk. Oikos. 76: 243-252.

Gaisler, J., Zukal, J., Rehak, Z. & Homolka, M. 1998. Habitat preference and flight activity of bats in a city. Journal of Zoology 244: 439-445.

Dietz C, von Helversen O, Nill D (2009) L’encyclopédie des chauves-souris d’Europe et d’Afrique du Nord: Biologie, caractéristiques, protection. Delachaux et Niestlé, Paris. 400p.

Jones, G., & Rydell, J. 1994. Foraging Strategy and Predation Risk as Factors Influencing Emergence Time in Echolocation Bats. Philosophical Transactions: Biological Sciences 346: 445-455.

Downs, N. C., Beaton, V., Guest, J., Polanski, J., Robinson, S.L., Racey, P. A. 2003. The effects of illuminating the roost entrance on the emergence behavior of Pipistrellus pygmaeus. Biological Conservation 111:247-252.

Gaston KJ, Bennie J, Davies TW, Hopkins J (2013) The ecological impacts of nighttime light pollution: a mechanistic appraisal. Biological reviews 88: 912–927.

Davies, T.W., Bennie, J., Inger, R., Hempel de Ibarra, N., & Gaston, K.J. 2013. Artificial light pollution: are shifting spectral signatures changing the balance of species interactions? Global Change Biology 19: 1417-1423.

 

Leave a Reply

*